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Danseuses, ping-pong et traumatisme

Photographe Antoine Ryan
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Ce mois-ci, j’vous parle d’un joyau du terroir québécois, souvent situé juste à côté d’un motel louche qui pratique l’élevage de remords et de puces de lits : les bars de danseuses.

Pour quelle raison je parle de ça? Parce que c’est la place pour le faire. Si le sujet t’indispose, j’t’annonce que tu t’es trompé de trois ou quatre pieds dans le rack pour choisir ton magazine. Ceci n’est pas Décore ta maison.

Bon. Tu peux ben décorer ton appart avec des pages du SUMMUM, mais pas sûr que la fille que t’as invitée à souper va triper de manger devant 200 posters de chicks qui la complexent, pendant qu’elle s’essuie un petit coulis de sauce à spag su’l menton.

À la découverte des totons

Ma première aventure avec les danseuses se passe en 1996. J’ai 17 ans. (Ouin. J’suis vieux.) J’ai une casquette Adidas, des pantalons trop larges et plusieurs fantasmes inavoués sur les Spice Girls.

Depuis mes 13 ans que j’pense aux danseuses. C’est normal : dans tous les films d’Hollywood, les danseuses, c’est « the shit »!

Y’a des filles sexy en plumes qui font des backflips, James Bond qui cruise des déesses qui gloussent, une gang d’espions russes qui jasent d’un microfilm… Y’a du scotch, du bourbon pis de la peau partout dans la place!

Et j’avais une autre motivation pour vouloir aller aux danseuses : Jenny Balls. Une star régionale de l’époque. Jenny avait la capacité de s’écartiller les jambes pour garrocher des balles de ping-pong dans le public. Paraît qu’elle faisait ça avec tellement de puissance qu’elle pouvait facilement tuer une outarde en plein vol. Cette fille-là aurait pu accoucher à Longueuil pis son flo serait né à Laval.  

J’avais hâte de voir ça

Cale ta Bull Max le gros!

On est vendredi soir. En juillet. J’suis avec un chum dans un parc. C’est à soir que ça se passe. Le plan : caler nos Bull Max en 10 minutes et essayer d’aller aux danseuses, tout en essayant de ne pas vomir. Parce qu’on va se le dire : la Bull Max, c’est aussi bon qu’un milkshake aux huîtres.

On cale. On décolle. On arrive au parking, armés de nos pinchs de duvet, nos fausses cartes de bibliothèque et d’une confiance digne d’un alpiniste en rollerblade.

Le stationnement est rempli de vieux camions rouillés pis de gars louches qui ont minimum 10 ans et 20 bières de plus dans le corps que nous autres. Ça gueule fort, ça se tiraille, ça crache des « morviats » en faisant des raclements de gorge entre deux puffs de smoke… (J’ai jamais compris pourquoi des gars semblent prouver leur virilité en faisant ça.)

Au bout du parking : le bar. Un vieux shack tout croche aux vitres trop teintées. La seule affaire qui fait tenir l’édifice, c’est le gros logo de Budweiser semi-éteint. On dirait une cabane à sucre de crackheads. L’ambiance est glauque. J’ai l’impression d’être un figurant dans l’émission Un tueur si proche.

C’est fou que quelque chose d’aussi laid renferme quelque chose d’aussi beau que des filles « tounues ». C’est comme si une carcasse de marmotte morte contenait des Ferrero Rocher.

Pu sûr que j’ai faim.

On arrive au doorman – tellement « shapé » qu’il pourrait facilement complexer un mammouth – et on montre nos cartes en « shakant ». Il nous laisse passer. Holy shit. On rentre. YEZZIRE!

Mon « yezzire » fut suivi d’une assez solide déception.

Dans le bar, y’a pas de James Bond, pas d’espions russes, pas de filles qui font des backflips. Juste deux ou trois machines de vidéo poker pis des tables où s’échouent des clients aussi rayonnants que des passagers dans un autobus de nuit.

Un autre gars de 12 pieds s’avance vers nous, avec la démarche d’un Chewbacca dépressif. Il baragouine un sympathique : « Suivez-moué… »

On le suit.

Le bison en habit nous amène à une table, six pouces plus loin que notre point de départ. Il me tend la main. Je lui serre. Y me regarde, confus. C’est là que j’catche qu’y veut du tip. J’y donne une piasse. Sa confusion se transforme en mépris.

On s’en fout. On a notre spot.

Le helper à Chewbacca

On est à peine assis qu’arrive une serveuse craquelée de partout. Sa face indique qu’elle a du vécu… Elle, quand elle a commencé à travailler, était sûrement payée en écus. Son acte de naissance doit être sculpté dans le silex. Tony Hawk pourrait facilement faire du skate dans ses rides. Sa voix sonne comme un grinder à café qui aurait avalé Caroline Néron.

« Qu’cé j’vous sers mes nouères? », dit-elle, du haut de ses quatre pieds plissés.

Eeehhh… deux Bud.

Elle part avec un beat de marche rapide sec et revient avec nos consommations.

– 14 piasses.
14 piasses?
 Ouin.

On paye. On re-laisse une piasse de tip. On se refait juger. On s’en recrisse.

À ce moment, un animateur se sert de sa seule dent disponible pour marmonner un : « Messsssssieux marmchingling mawanen Jenny Balls! »

Oh yeah! C’est Jenny! LA Jenny!

Jenny et pamplemousses

Commence une toune de ZZ Top. Une porte s’ouvre. Une odeur de coconut envahit le bar. Jenny émerge.

Grande. Brune. Dos bien cambré. Des lèvres incroyablement pulpeuses. Des seins solides comme des pamplemousses. Un tattoo de jarretelle autour de la cuisse droite…

HAHAAAAA! J’te niaise! A ressemblait pas à ça pantoute. Était petite, fausse blonde, avec des talons hauts de trois pieds qui lui donnaient un équilibre lui faisant balancer des seins bananes, format plantains.

Elle s’installe sur scène. Rentre une balle dans son canon. Même si on est à la première table, on s’étire le cou pour mieux voir l’exploit. Fascinés et impatients, on crie : « Shoot! Shoot! Shooot! » …PAWF! La balle sort comme un missile. Et… PAWK! Elle me revole direct dans l’œil!

La moitié de ma face est engourdie. J’vois rien de mon œil gauche. Mon oreille sille. J’me tiens l’front en douleur.

Jenny me voit. Elle arrête son show et vient à notre table avec un sac de glace. Elle me l’applique, tout en me donnant deux danses gratuites. J’étais tellement content que j’y ai donné le reste de mon cash en tip, c’est-à-dire un gros trois piasses.

Je rentre chez nous sur un nuage, en me disant : « Man! Jenny Balls m’a fait des danses gratuites! Who’s the man! »

Nuage qui est parti le lendemain matin, quand ma mère a vu mon œil au beurre noir.

–  AAAAAH!!!! Qu’est-ce qu’y s’est passé mon gars? Tu t’es battu?
–  Oui, avec un vagin à pression. J’ai perdu.

A pas posé de question. Elle devait penser que j’étais drogué. Pas grave. J’aimais mieux que ma mère pense que j’me drogue qu’elle sache que j’ai reçu une vulveuse balle de ping-pong dans l’œil.

Depuis ce temps-là, chaque fois que j’ai un orgelet, j’pense que c’est des séquelles de cette aventure. Et chaque fois que j’aboutis aux danseuses, je m’assois dans le fond. Loin. Avec un casque de foot.

Protégez-vous.

 

(Article publié dans l’édition #132 novembre 2015 – www.boutiquesummum.com)

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