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RASPOUTINE

Chroniqueur Christian Page
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On dit que l’histoire est écrite par les vainqueurs, un privilège qui leur permet de mieux diaboliser leurs ennemis. C’est un peu l’histoire de Gregori Efimovitch Raspoutine, aussi appelé « le moine fou »…

Ses détracteurs l’ont qualifié de débauché et de manipulateur. Ils l’ont aussi accusé d’avoir exercé un pouvoir sur les politiques de Nicholas II, le dernier tsar de Russie. Un succès populaire de 1978 du groupe disco-pop Boney M. en fait même l’amant secret de l’impératrice Alexandra. La réalité est beaucoup moins sinistre.

De paysan à maître spirituel

Raspoutine voit le jour le 10 janvier 1869 dans le village de Pokrovskoïe, dans la province de Tobolsk, au centre de la Russie. Ses parents sont des paysans aisés. Hélas, les enfants meurent tôt chez les Raspoutine. Des trois filles et des deux garçons nés de l’union d’Efim Iakovlevitch Raspoutine et d’Anna Vassilievna, seul Gregori atteindra l’âge adulte.

Gregori travaille aux champs et assure la relève familiale. En 1887, il épouse Prascovia Fiodorovna, une paysanne du village voisin de Dubrovnoïé. L’année suivante, il quitte femme et enfant (sa fille Maria n’a pas encore un an) et entreprend un pèlerinage qui le conduit jusqu’au monastère du mont Athos (Grèce). C’est l’illumination. Lorsqu’il rentre au pays, le paysan un peu simplet est complètement transformé. Il est devenu un starets (maître spirituel). Il prêche mieux que le plus érudit des prêtres orthodoxes. On lui prête aussi des pouvoirs de guérisseur et de prophétie. Son regard brille d’un éclat étrange et hypnotique. Mais derrière ses allures de saint, Raspoutine cache un ivrogne narcissique obsédé par le sexe et la débauche. Il rêve de grandeur et de richesse. En 1904, il prend le train à destination de Saint-Pétersbourg, la capitale de l’empire. Au même moment, au palais impérial à Tsarskoïe Selo, la tsarine Alexandra Feodorovna Romanova donne naissance à un garçon, Alexis. Raspoutine l’ignore, mais cet héritier sera l’intermédiaire qui le conduira dans les plus hautes sphères du pouvoir.

Dans l’ombre du tsar

Lorsque Raspoutine arrive à Saint-Pétersbourg, il demande asile à l’Académie de théologie, où il rencontre l’évêque Hermogène. Impressionné par sa foi et sa grandiloquence, cette éminence grise l’héberge et l’introduit dans son cercle d’influence. La réputation de ce starets que l’on dit prophète et guérisseur se répand comme une traînée de poudre. Il fait bientôt la connaissance de la grande-duchesse Militza de Monténégro, une adepte des sciences occultes. C’est cette dernière qui lui présente sa « bonne amie », l’impératrice Alexandra Feodorovna Romanova. L’histoire vient de se mettre en marche.

En février 1908, le tsarévitch Alexis se blesse à la tête. Comme il souffre d’hémophilie – une anomalie sanguine qui complique la coagulation –, une simple lésion peut avoir des conséquences dramatiques. Le garçon glisse dans un état comateux. Inquiet, le souverain demande qu’on aille chercher le Dr Lebikov, un médecin de la cour. Le praticien se trouve ce soir-là au monastère de Kronstadt où séjourne également Raspoutine. En apprenant le drame, ce dernier propose de l’accompagner. C’est ainsi que le starets se retrouve au chevet de l’enfant moribond. Le tsar – qui le rencontre pour la première fois – est plutôt agacé par cette intrusion. L’impératrice, elle, au contraire, est enchantée de le revoir.

Raspoutine se penche sur le tsarévitch, lui prend la main et marmonne des paroles. L’enfant s’étire, ouvre les yeux et sourit. Raspoutine se redresse. « L’enfant ira mieux maintenant », dit-il. Et comme l’a prédit Raspoutine, l’héritier se remet rapidement de l’incident.

Le lendemain, la guérison « miraculeuse » du tsarévitch est sur toutes les lèvres. On ne parle plus que des étranges pouvoirs du moine de Pokrovskoïe. Raspoutine devient le gardien officieux de l’héritier. Chaque fois qu’Alexis se blesse, Raspoutine est appelé à son chevet… et chaque fois, l’enfant se rétablit sans séquelles. Pour l’impératrice, Dieu agit à travers Raspoutine. Elle lui voue une admiration indéfectible.

Mais en dehors de l’enceinte du palais, Raspoutine est tout sauf un saint. Il passe ses soirées à boire jusqu’à plus soif. Il pose des gestes indécents, exhibant ses organes génitaux – que la rumeur dit d’ailleurs « impressionnants ». Il multiplie débauches et orgies. Sa philosophie est « le péché rapproche de Dieu »… Et Raspoutine pèche beaucoup. Son appartement de Saint-Pétersbourg est un lupanar et un détour obligé pour tous ceux et celles qui souhaitent s’adresser à l’empereur sans passer par les voies hiérarchiques. Ses services se paient en nature ou en argent sonnant, c’est selon. Le starets est devenu ambassadeur…

Ces rumeurs indisposent la cour. L’impératrice préfère croire que ces scandales ne sont que des calomnies pour salir la réputation du « père Gregori ». Le tsar tempère. Lorsqu’il parle de Raspoutine, il évite de le nommer. Il l’affuble plutôt de surnoms familiers « mon ami » ou « notre ami », lorsqu’il s’adresse à l’impératrice.

À la douma, siège de la chambre basse du gouvernement, on s’interroge sur le rôle de Raspoutine. On accuse le tsar de se laisser manipuler par ce mécréant. D’autres prétendent qu’il est membre des khlyst, une secte d’hérétiques pratiquant l’autoflagellation. On s’interroge aussi sur ce lien « malsain » entre la tsarine et le soi-disant starets. Loin du faste de la cour, la colère gronde.

La chute de Raspoutine et des Romanov

En 1914, la Première Guerre mondiale éclate. L’impératrice, d’origine allemande, est de facto accusée de traiter avec l’ennemi, son cousin le Kaiser Guillaume II. « L’Allemande », comme on la surnomme, est impopulaire et sa relation ambigüe avec Raspoutine ne fait qu’alimenter l’ire populaire. Dans l’entourage du pouvoir, on considère qu’il est temps de se débarrasser de Raspoutine.

Le 29 décembre 1916, le prince Felix Youssoupov – il est marié à Irina, la nièce du tsar – invite Raspoutine à sa résidence de Saint-Pétersbourg. Lorsque ce dernier arrive, son hôte l’invite à passer au salon. Un « goûter » a été préparé : des petits gâteaux et un vin de Madère… assaisonnés au cyanure de potassium. Pendant deux heures, Raspoutine boit et mange sans éprouver le moindre malaise. Pourtant, le poison aurait dû le tuer en quelques minutes. Dans une pièce voisine, une poignée de conspirateurs attend patiemment l’annonce de la mort de Raspoutine. Une annonce qui ne vient pas. Au salon, Youssoupov est de plus en plus agité. Pourquoi le moine ne s’écroule-t-il pas? À bout de patience, le prince se lève, dégaine un pistolet Browning et lui tire une balle en plein cœur. Raspoutine tombe face contre terre. Les conspirateurs sortent de l’ombre, l’empoignent et, le croyant mort, le descendent au sous-sol. C’est là que Raspoutine reprend connaissance. « Youssoupov, Youssoupov… », crie-t-il comme une menace. Il se redresse et fonce vers l’escalier. Ses assassins se lancent derrière lui. Ils le rattrapent près du portail. Des détonations retentissent. Raspoutine est atteint au dos et à la tête. Il s’écroule dans la neige. Youssoupov et ses complices s’approchent et lui défoncent le crâne à coups de bottes et d’un bâton de golf. Cette fois, le starets ne reviendra pas d’entre les morts. Son corps est transporté jusqu’au fleuve Neva où il est jeté dans un trou pratiqué dans la glace. Lorsque son cadavre sera découvert, le légiste confirmera que Raspoutine était toujours vivant au moment d’être jeté dans l’eau et qu’il est mort par noyade.

La nouvelle de la mort de Raspoutine résonne comme un glas. Les conspirateurs, qui revendiquent son assassinat comme s’il s’agissait d’un fait d’armes, sont arrêtés. Mais ils ne seront guère inquiétés. Le tsar à d’autres soucis en tête. La débandade des troupes russes devant les armées de Guillaume II entraîne une grogne nationale. Dans les rues, des milliers de manifestants marchent en appui au parti ouvrier social-démocrate – le parti bolchevique – qui exige la création d’un gouvernement populaire. En février 1917, le tsar Nichola II abdique. La famille impériale est placée en résidence surveillée, d’abord à Tobolsk puis à Iekaterinbourg, dans l’Oural. Le 17 juillet 1918, à l’issue d’une parodie de procès, la famille impériale est fusillée dans le sous-sol de la villa Ipatiev.

Le vrai Raspoutine

Au lendemain de la révolution bolchevique de 1917, Raspoutine a été présenté comme une figure diabolique, synonyme de la faiblesse des politiques du tsar et de sa propension à se laisser manipuler par un ivrogne et un débauché. Une caricature de l’époque montre Raspoutine assis avec, sur ses genoux, le tsar et son épouse, comme si le couple impérial n’était que des marionnettes sous son emprise. C’est cette vision qui marquera la culture populaire.

Dans son livre Raspoutine, l’ultime vérité, l’historien russe Edvard Radzinsky présente un portrait plus nuancé du starets. En vérité, Raspoutine n’a eu que peu d’ascendance sur le tsar. Les archives montrent que Nichola II n’a que rarement suivi les conseils du moine, un personnage qu’il considérait d’ailleurs avec « réserve ». Quant aux rumeurs de liaison entre l’impératrice et Raspoutine, leur correspondance témoigne certes d’une grande amitié, mais rien d’immoral. Raspoutine n’était qu’un valet que ses ennemis ont transformé en roi.

Pour ce qui a trait aux guérisons « miraculeuses » du tsarévitch et l’invulnérabilité de Raspoutine au poison, c’est à l’ignorance médicale que nous devons ces mythes. Lorsque Raspoutine « traitait » le jeune Alexis, il exigeait qu’aucun autre traitement ne lui soit administré. Or, à cette époque, il était d’usage de prescrire de l’aspirine pour soulager les douleurs. On ignorait toutefois que l’aspirine était aussi un anticoagulant. En empêchant l’héritier de prendre ses cachets, Raspoutine lui a sauvé la vie.

Pour ce qui a trait à son extraordinaire résistance au poison, là encore c’est le hasard qui a déjoué le plan des conspirateurs. Le cyanure de potassium est un poison foudroyant, sauf s’il est mélangé à l’alcool. Le soir de son assassinat, Raspoutine était ivre, ce qui a retardé les effets du poison. Son ivrognerie n’a fait que repousser une fin qui était inéluctable.

Raspoutine était un débauché, un ivrogne, un fin manipulateur, un individu immoral et peu recommandable. En revanche, il n’a jamais été ce génie du mal, ce disciple de Machiavel, décrit par ses adversaires. Mais, comme le dit l’adage : « Lorsque l’on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage. »

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