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LES VOYAGEURS DU TEMPS

Chroniqueur Christian Page
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Dans son roman La Machine à explorer le temps (1895), H.G. Wells raconte les aventures d’un scientifique qui peut se transporter dans les époques passées et futures; un rêve aussi vieux que l’humanité. Mais le voyage dans le temps n’est-il qu’un fantasme ou s’accorde-t-il avec une réalité scientifique? Mieux encore, des gens ont-ils réellement fait l’expérience de ces voyages dans la quatrième dimension?

Science et fiction

À en croire la théorie de la relativité, le temps s’écoule différemment selon que vous êtes immobile ou en mouvement. Plus ce mouvement approche la vitesse de la lumière (300 000 km/s), plus le temps s’égraine lentement. Imaginons alors des jumeaux, l’un embarquant pour une mission de deux ans à bord d’une fusée voyageant à 99 % de la vitesse de la lumière, l’autre demeurant sur Terre. À son retour, le voyageur n’aura vieilli que de deux ans, mais son frère, lui, sera plus âgé de 30 ans! Certes, le temps qui s’écoule plus lentement n’est pas un bond dans le futur, mais c’est une façon de « déjouer » le temps. Cela ne concerne toutefois que l’avenir. Se projeter dans le passé est beaucoup plus problématique. Les physiciens croient d’ailleurs que la marche du temps ne peut aller qu’en avant, faisant du voyage dans le passé une impossibilité. Il y a aussi le problème insurmontable des paradoxes. Si vous reculez dans le temps et empêchez vos parents de se rencontrer, cesserez-vous d’exister sur-le-champ? Mais dans ce cas, comment, dans le futur, pourriez-vous revenir dans le passé pour jouer les trouble-fêtes? C’est une situation insoluble… à moins qu’il n’existe autant de futurs que de paradoxes : il y aurait alors un futur avec vous – issue de l’union de vos parents – et un futur sans vous. L’histoire deviendrait alors un organigramme temporel semblable à une branche offrant un nombre infini de ramifications…

Les « chrononautes » de l’Internet…

Au-delà de ces préoccupations, l’Internet est une pépinière riche en bizarreries. Les amateurs de mystères s’y agitent autour de photographies montrant ce qu’ils croient être des « chrononautes » (des voyageurs du temps). Leurs conclusions s’appuient souvent sur des anomalies qu’ils jugent anachroniques. Dans bien des cas, il n’y a aucune prétention autour de ces images autre que leur relecture extravagante. C’est le cas d’une séquence tirée du film The Circus (1928), de Charlie Chaplin. On y voit une femme qui tient contre son oreille un appareil semblable à un téléphone portable. Un cellulaire en 1928? Impossible… Une chrononaute alors? Pas forcément… Au milieu des années 20, deux compagnies, Siemens et Western Electric, commercialisaient des amplificateurs acoustiques, des petits boîtiers que les gens se collaient sur une oreille pour mieux entendre les sons ambiants. Je miserais sur cette solution, plutôt que l’hypothétique voyageur du temps.

Dans la foulée, je m’en voudrais de ne pas évoquer « l’inconnu » du South Fork Bridge. En novembre 1941, lors de la réouverture d’un pont enjambant la rivière Hurley, à Gold Bridge (Colombie-Britannique), un photographe a croqué l’image d’un homme à l’accoutrement singulier. Il porte des lunettes fumées à œillères, un chandail marqué de la lettre « M » – peut-être un imprimé – et il tient dans ses mains un appareil photo 35mm de type reflex. L’individu est debout au milieu d’hommes en costume-cravate et son habillement détonne sur ses voisins. Il n’en fallait pas davantage pour que certains y voient un voyageur débarqué du futur. Et pourtant… Même si ses choix vestimentaires sont discutables, rien chez lui n’est anachronique. À cette époque, plusieurs lunettiers commercialisaient des lunettes à œillères; son chandail arbore une broderie aux couleurs des Moroons, une équipe de hockey de Montréal (1924-1938) et son appareil photo n’est rien d’autre qu’un modèle portatif commercialisé par la compagnie Kodak à partir de 1940. Exit le voyageur du temps…

John Titor

C’est également Internet qui a rendu célèbre l’énigmatique John Titor.

L’affaire commence par un prélude : en 1998, un homme envoie deux télécopies à Art Bell, un animateur radio dont les émissions sont axées sur l’étrange et l’inexpliqué. L’auteur reste anonyme, mais affirme être un voyageur du temps arrivant de l’an 2036. Bell, habitué aux divagations les plus saugrenues, n’y prête qu’une attention passagère. Il lit les documents en onde, puis les renvoie en filière 13. L’affaire aurait pu en rester là… n’eût été l’extraordinaire pouvoir du Web.

En novembre 2000, sur un forum consacré aux voyages dans le temps, un internaute se glisse dans les échanges. Au fil des semaines, ce blogueur raconte une histoire incroyable. Il prétend s’appeler John Titor et venir de l’an 2036 (d’où le rapprochement avec le mystérieux correspondant d’Art Bell). En 2036, raconte-t-il, un bogue informatique aurait paralysé tous les systèmes d’exploitation Unix. Il aurait alors été chargé par ses supérieurs de retourner dans le temps, en 1975, pour récupérer un ordinateur IBM 5100 qui, à l’en croire, contiendrait un cryptage capable d’empêcher le chaos de 2036. Il aurait donc récupéré sa machine et, sur le chemin du retour, aurait fait un petit arrêt en 2000, en Floride, pour se voir lui-même âgé de 2 ans (il prétend être né en 1998). Titor ajoute que sa machine à voyager dans le temps est une camionnette Chevy Suburban 1987 (moins flamboyant quand même que la DeLorean de Marty McFly), équipée d’un dispositif spatio-temporel. Le 24 mars 2001 – et quelque 150 messages plus tard –, John Titor fait ses adieux et annonce qu’il retourne chez lui, en 2036. Depuis, John Titor a disparu.

Les interventions de ce John Titor étaient intelligentes et très articulées. Questionné sur le fonctionnement de sa machine, le chrononaute a fourni de nombreux détails techniques, accompagnés d’algorithmes très complexes. Visiblement, John Titor avait de bonnes connaissances en physique et en informatique (quoique des physiciens ont qualifié la « science de John Titor » d’ineptie sans fondement). Si ses connaissances scientifiques en ont étonné plus d’un, ses talents de futurologue ont moins bien cartonné. Titor avait annoncé (pour 2004-2005), le début d’une nouvelle guerre civile américaine; que 2004 marquerait la fin des Jeux olympiques et que 2015 verrait le début de la Troisième Guerre mondiale (opposant les États-Unis à la Russie). Échec sur toute la ligne!

En 2003, un avocat dans le milieu du spectacle a racheté toutes les correspondances de Titor et en détient à présent les « droits d’auteur ». Il a fondé la John Titor Foundation et a publié un livre sur l’affaire. On raconte qu’un film serait aussi en préparation. Même si aucun aveu n’a jamais été fait en ce sens, plusieurs suspectent cet avocat, Lawrence H. Haber, d’être John Titor… à moins que ce ne soit son frère, John Rich Haber, un spécialiste en informatique.

De temps en temps…

À l’occasion, Internet nous surprend par de nouvelles histoires de « voyageurs du temps ». Ces gens n’ont souvent rien d’autre à offrir que leurs récits rocambolesques et des photos floues. Et bien entendu, aucun de ces chrononautes n’a jamais proposé un nouveau vaccin contre le cancer ou la formule chimique de l’aluminium transparent. Pourtant, malgré leur odeur d’arnaque, ces histoires fascinent à chaque fois… du moins le temps d’une réflexion.

(Article publié dans l’édition #155 mai 2018 – www.boutiquesummum.com)

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