Fantasmes et nostalgie
COMME ELLES ÉTAIENT BELLES
Avant les réseaux sociaux et les influenceuses qui t’offrent de très superficiels contenus dans de très superflus contenants. Avant OnlyFans et les baisers soufflés à 14,99 $ par mois. Avant qu’on retouche autant les visages que les photos, puis qu’un algorithme décide à ta place de ce qui devrait te faire fantasmer. « Toi, mon champion, tu aimes les filles avec un gap de huit pouces entre les cuisses, des lèvres gonflées au compresseur pis quatre couches de maquillage sur une face qui n’a plus de sourcils. »
Ah bon …
Avant qu’une silhouette monopolise ton attention pendant un gros 15 secondes pour disparaître dans le grand convoyeur à fantasmes. Avant l’accès instantané gratuit à tous les castings pornographiques imaginables. Bref, avant les guerres de religion sur le Botox, les bubble butts, les lèvres injectées, le naturel, le refait, le « body count », les MILFs, les trad wives et je ne sais plus quelle nouvelle catégorie sera inventée pendant que j’écris ces lignes.
Jadis, donc, dans un passé pas si lointain, nous étions des millions de garçons, et autant d’hommes, fascinés par les mêmes femmes. Que tu grandisses à Amos, à Longueuil-by-the-Beach, ou à Venise-en-Québec, il y avait de fortes chances que le poster au-dessus de ton lit ressemble à celui de ton voisin. On vivait encore dans un monde où les vedettes étaient mondiales. Elles passaient au cinéma, dans les vidéoclips, sur les couvertures des magazines, nous vendaient du Pepsi, et animaient les conversations autour de la machine à café.
Fallait vraiment habiter dans un goulag perdu au fin fond de la Sibérie pour ne pas avoir jonglé avec une érection devant une photo de Samantha Fox en 1986. Et quand le slow-mo de Baywatch commençait… on aurait sans doute pu mesurer une légère activité sismique sur toute la planète, au gré des fuseaux horaires, comme une immense vague hormonale faisant tranquillement le tour du globe.
Ah douce nostalgie, quand tu nous tiens par les gosses…
LES SEX-SYMBOLES DE L’ÉPOQUE FLUO
C’était l’époque des tank tops Everlast portés avec confiance, des bas blancs remontés jusqu’aux mollets avec deux bandes de couleur, des Trans Am noires aux vitres fumées, des trois-roues qui semblaient conçus par quelqu’un qui détestait les enfants, des arcades enfumées et des dépanneurs où le rack à revues valait parfois autant le détour que le comptoir à bonbons.
L’été, en fermant les yeux, on pouvait presque sentir l’odeur du gaz mélangée à celle de la crème solaire Hawaiian Tropic. Les fenêtres des voitures étaient baissées, les radios jouaient trop fort, le Canadien était encore une puissance, pis tout le monde connaissait quelqu’un qui avait un cousin capable de faire partir un Ski-Doo avec un tournevis. C’était une époque où l’on avait encore l’impression que tout était permis. Surtout ce qui ne l’était pas.
À cette glorieuse époque, plusieurs arrivaient à l’école avec un Playboy subtilement plié en quatre dans leur sac, dissimulé dans un magazine de chars, lui-même caché à l’intérieur d’un duo-tang de géographie. En moins de deux périodes, la revue avait déjà fait le tour de la moitié de l’école secondaire pour finalement aboutir sur le bureau du directeur, qui, by the way, avait probablement acheté le même numéro la fin de semaine d’avant.
Des revues de cul, on en trouvait partout. Le haut des couvertures dépassait fièrement du présentoir à magazines de chaque dépanneur, offrant gratuitement aux jeunes curieux un premier cours accéléré d’anatomie. Il y en avait aussi dans les garages, les cabanons, les camps de chasse et, mystérieusement, derrière les décorations de Noël, à côté des vieilles boules en styromousse. C’était comme si tous les pères du Québec s’étaient secrètement consultés pour choisir exactement les mêmes cachettes.
Les plus chanceux connaissaient quelqu’un dont le grand frère possédait une cassette Beta d’un film de fesses. Un vrai. Pas une copie de troisième génération où l’image sautait toutes les deux minutes. Une cassette presque mythique, qui circulait de maison en maison avec plus de discrétion qu’un dossier de la GRC.
On s’échangeait des cartes de hockey, des mixtapes, des magazines, des rumeurs, des légendes urbaines et une quantité astronomique d’informations dont absolument personne n’avait pris le temps de vérifier la véracité. Le savoir circulait de bouche à oreille, enrichi à chaque nouvelle version. Un cousin de 16 ans devenait instantanément un expert en sexualité simplement parce qu’il avait un début de moustache et qu’il avait déjà embrassé une fille au camping.