Dans un monde où tout s’accélère, où les écrans volent l’attention et où la compétition est devenue presque religion, il reste un rituel immuable, à savoir sortir un plateau carré, empiler des billets colorés, choisir un pion et déclarer avec un sourire carnassier : « C’est parti ! »
Monopoly n’est pas seulement un jeu. C’est une anomalie culturelle, un culte mondial, un miroir du capitalisme et un modèle marketing impossible à imiter. Avec près d’un siècle au compteur, le phénomène continue d’envahir les salons, les rayons jouets… et, désormais, les sphères de la pop culture masculine. Zoom sur ce jeu de société à l’impact global colossal.
AUX ORIGINES : UN JEU ANTI-CAPITALISTE DEVENU BEST-SELLER DU CAPITALISME
Pour bien comprendre l’histoire du jeu de société Monopoly, il faut accepter l’ironie : le jeu numéro un de la spéculation est né comme… une critique de la spéculation.
Embarquons dans la machine à voyager dans le temps si vous le voulez bien : retour au début du 20e siècle. En 1903, Elizabeth Magie, militante progressiste, crée The Landlord’s Game pour montrer les effets destructeurs des monopoles sur les classes populaires. Elle voulait ainsi démontrer qu’un système fondé sur l’accumulation individuelle mène mathématiquement à la ruine collective. Bref, un manifeste politique déguisé en jeu éducatif.
En 1904, elle dépose un brevet. Le plateau ressemble déjà beaucoup à ce que nous connaissons aujourd’hui : cases propriétés, loyers progressifs, départ, prison. Ironie supplémentaire, Magie propose deux modes de jeu : un coopératif et un compétitif.
On devine évidemment, d’ores et déjà, que c’est ce dernier qui séduira les joueurs.
Dans les années 30, alors que l’Amérique lutte contre la Grande Dépression, un certain Charles Darrow découvre une variante du jeu, y voit un potentiel commercial et le revend sous le nom Monopoly. Parker Brothers rachète le concept, ainsi que les droits de Magie, et en 1935 le phénomène est lancé.
Morale de cette histoire : un jeu né pour dénoncer les monopoles deviendra l’un des plus gros monopoles… du jeu.
SUCCESS STORY : COMBLER LES BESOINS FONDAMENTAUX DU JOUEUR
Le succès de ce jeu est simple : il répond à des besoins fondamentaux chez le joueur. Voici une explication pas trop scientifique en trois déclinaisons…
- La dopamine du pouvoir
Eh oui, Monopoly touche à quelque chose de fondamental : l’envie de posséder, d’investir, de dominer sans aucune conséquence réelle dans notre quotidien. On peut ruiner son frère, écraser son oncle, acheter toutes les gares sans vergogne et en sortir tout sourire. On remet le jeu dans la boite. La vie continue.
- Le plaisir intergénérationnel
On y joue enfant, on y rejoue adulte, et chaque génération transmet ses rituels :
les alliances secrètes, les trahisons familiales, les accusations de favoritisme du banquier… Monopoly, c’est un peu comme du poker domestique.
- Le côté storytelling
Une partie raconte toujours une histoire : l’ascension fulgurante du joueur qui possède les oranges, la vengeance implacable de celui qui hypothèque tout pour construire un hôtel, la chute du magnat trop gourmand. C’est un roman économique à chaque fois. Lesson de vie oblige.
DE LA PLANCHE DE JEU A L’ÉCRAN
Sache qu’il existe des films sur Monopoly. Un documentaire de 2010 intitulé Under the Boardwalk: The Monopoly Story explore la culture du jeu, et un long métrage d’envergure est actuellement en développement. Il est prévu qu’il soit produit par la société de Margot Robbie, après des années de développement menées par Lionsgate, Hasbro et eOne, avec Kevin Hart initialement pressenti. Aussi à ne pas manquer : McMillion$, une mini-série documentaire de HBO en six épisodes qui retrace l’histoire vraie, plus étrange que la fiction, de la façon dont la promotion du jeu Monopoly de McDonald’s a été truquée pendant plus de 10 ans, escroquant l’entreprise d’environ 24 millions $ en gains.
« Eh criss, le Monopoly… l’apologie du capitalisme qui prône des valeurs de merde, tout en nous habituant à payer un loyer et des services. Je suis partagé entre la philosophie économique en devanture et les quelques enseignements utiles du jeu, qui sont souvent évacués par les coûts de l’hôtel sur Promenade », lance Patrick Voyer, une des nombreuses victimes des frères Parker.
L’EFFET MONOPOLY : VÉRITABLE INCUBATEUR SOCIAL MINIATURE
- Le jeu qui révèle le vrai visage des gens
Monopoly est souvent présenté comme le « test de personnalité le plus brutal au monde ».
Les gentils deviennent impitoyables. Les bavards deviennent manipulateurs. Les calmes deviennent stratèges silencieux. Les gagnants deviennent insupportables. Et tout cela… pour des billets en papier.
- Le phénomène de table familiale le plus polarisant
Le jeu est célèbre pour être à l’origine d’engueulades mémorables. Un sondage au Royaume-Uni a même révélé que plus d’un tiers des joueurs admettent avoir quitté une partie en claquant la porte. À ce niveau, ce n’est plus un jeu : c’est un sport de combat psychologique.
- Un moteur d’imaginaire masculin
L’essence du jeu véhicule des notions de domination, de stratégie, de négociation, de business, d’investissement. Ce n’est pas un hasard si les « business schools » analysent ses mécaniques, si les « traders » y jouent en « afterwork » ou si les créateurs de crypto l’utilisent comme analogie permanente.