Le génie de remettre à demain
Entre deux articles BuzzFeed du genre « 10 signes que t’es une vieille âme » pis trois reels de « morning routine » tournés à Bali, y’a quelqu’un, quelque part, qui a eu la brillante idée de convaincre le monde qu’un défaut… c’était peut-être, finalement, une force de caractère. Pourquoi pas même un trait de douance. T’sais, un petit quelque chose qui te distingue du commun des mortels. Un bon « clickbait » en ta!
Rapidement, on s’est mis à voir passer ce genre de posts-là en ligne, à grands coups de quiz de personnalité pis de tests de QI, nous expliquant enfin la vraie nature de toutes ces tares. Les gens en retard? Pas désorganisés. Des spontanés. Visionnaires du temps flexible. Les gens qui oublient tout? Sont pas étourdis pantoute. Des cerveaux sélectifs. Axés sur l’essentiel. Ceux qui ne font jamais de ménage? Pas sales. Tut-tut-tut. Minimalistes. Détachés du matériel. Ceux qui parlent tout le temps? Pas fatigants. Expressifs.
Et celui qui me parle le plus personnellement, je vous dirai pourquoi demain : la procrastination.
Parce que, bien sûr, quand moi je remets à demain, je ne suis pas en retard. Je suis en incubation. Stratégiquement retardé par mon génie créatif.
… C’est clairement une forme d’intelligence supérieure.
T’es assis chez vous, ben tranquille, pis là tu te surprends à scroller pendant 45 minutes en fixant le plafond entre deux décisions de vie douteuses. Mais non, ce n’est pas du temps perdu. Tu laisses ton cerveau travailler en arrière-plan. Comme un genre de génie discret… mais t’sais, couché.
Bémol-moi donc ça
Évidemment, malgré le ton ironique bien beurré que j’emploie sur ma toast, ce n’est pas complètement farfelu de penser qu’il existe des formes de procrastination qui flirtent avec un certain génie, idée qu’on retrouve notamment en psychologie organisationnelle. Même chose pour d’autres « défauts » susmentionnés, qui peuvent parfois s’ancrer dans une forme d’anxiété créative ou de fonctionnement cognitif particulier. C’est vrai.
Mais attention.
Entre reconnaître une nuance… et s’en servir comme excuse officielle pour rien crisser, y’a quand même un monde. Fait que avant de s’auto-attribuer un diagnostic qui nous déresponsabilise un peu trop vite, ça vaut peut-être la peine de comprendre de quoi on parle.
Mon petit doigt me dit qu’au final, tout ne sera pas blanc ou noir, mais bien teinté du beau gris qu’est souvent la vie.
De quessé?
Premièrement, contrairement à ce qu’on entend souvent, la procrastination, ce n’est pas de la paresse. En psychologie, notamment dans les travaux de Piers Steel et de Fuschia Sirois, on la définit comme le fait de retarder volontairement une tâche, même en sachant que ça va nous nuire. Autrement dit, tu sais qu’il faut le faire, tu veux le faire, tu sais que de ne pas le faire va revenir te hanter… mais tu ne le fais pas pareil. C’est un brin plus complexe que d’avoir le tendon du cœur qui traîne dans marde.
Soyons clairs : tout ce que tu remets à plus tard, ce n’est pas nécessairement de la procrastination. Parfois, t’as juste d’autres priorités. Ça s’appelle faire un choix. Mais, ça ne veut pas dire ne rien faire non plus. Tu peux être extrêmement occupé… à faire absolument tout, sauf ce que tu devrais vraiment faire.
Genre frotter ton comptoir avec l’énergie d’un gars qui veut repartir à zéro dans la vie. Ou répondre à un courriel insignifiant avec le sérieux d’un négociateur de l’ONU. Réorganiser ta garde-robe comme si ça allait régler tes problèmes existentiels. Te faire un snack digne d’un chef en commentant ta recette « live » tout seul dans ta cuisine devant une caméra qui n’existe même pas.
Parce que la procrastination, ce n’est pas un problème de gestion du temps. C’est un problème de gestion des émotions. L’ennui, le stress, le doute, la peur de se planter… ou pire encore, la peur que même si on le fait, ça ne change absolument rien. Ouch!
Fait que ton cerveau fait un deal : « Tiens, on ne fera pas ça tout de suite. On va se sentir mieux maintenant… Pis on gérera ça plus tard. » Fait que tu scrolles, tu fais le ménage, bref, tu repousses. Tu remportes une petite victoire momentanée.
Ça, c’est le « toi présent » qui fourre le « toi futur ».
Une belle brochette de champions
La procrastination a plusieurs visages.
Y’a d’abord le Fuyant. Celui qui esquive tout ce qui est flou, lourd ou désagréable. Pas nécessairement les affaires difficiles, mais celles qui viennent avec une petite charge émotive. Une tâche plate qui vient le gosser juste assez pour qu’il n’ait pas envie de la faire… tout de suite.
Comme une facture ou un ticket de parking que tu déposes sur le coin du comptoir en te disant : « Ahhhhh… pfff… après souper. » Pis là, après souper devient demain. Pis demain devient : « Ahhhh… j’ai oublié. » Pis « J’ai oublié » devient une pénalité de 90 piastres (pire, une suspension de ton permis), pis un petit moment de honte mêlé de haine envers toi-même.
On parlera même pas des maudits pneus d’hiver. Tu le sais que ça s’en vient. Tu le sens. Tout le monde en parle. Mais toi, t’attends. Jusqu’à la première tempête. Pis là, tu risques ta vie pendant deux semaines parce qu’y a pas un garage qui a de la place. Année après année.
En déplaçant le malaise… Le Fuyant se tire dans le pied.
Après il y a le Junky de la dernière minute. Lui, deux semaines avant un deadline important, y est relax. Pas de stress. « J’ai en masse le temps. » Pis là, la veille, 22 h 47, mode panique, il devient une machine : focus, efficace, inspiré. Comme si son cerveau fonctionnait uniquement à l’urgence. Il dort pas de la nuit, mais il livre. Pas parfait, pas aussi bon qu’il l’aurait voulu, mais assez pour se dire : « Je travaille vraiment bien sous pression. » Pis ça suffit pour recommencer. Jusqu’au jour où il se plante solide sur une opportunité d’une vie. Mais t’sais… fallait bien que ça arrive.
Ensuite vient le Perfectionniste. Lui, à défaut de le faire pour vrai, il y pense beaucoup. Il planifie, il structure, il peaufine dans sa tête comme si tout devait être un chef-d’œuvre. Pire, il finit par se décourager avant même de commencer parce qu’il n’a pas les bons outils, pas assez de temps, pas les bonnes conditions. Le problème, c’est que dans sa tête, c’est réellement parfait. Comment pourrait-il se contenter de moins? Fait qu’il attend. Pis pendant ce temps-là, le projet reste impeccable… en théorie.
Finalement, y’a le Rêveur. Lui, c’est pas qu’il ne veut pas le faire, c’est qu’au fond, il ne fait pas complètement confiance à ce qui va arriver s’il le fait. Parce que dans sa tête, c’est bon. Voire excellent. Mais à partir du moment où ça devient réel… ça peut décevoir, exposer, confirmer des doutes qu’il préfère ignorer. Fait qu’il attend. Pis ça finit souvent en « J’aurais pu ».
On en rit… mais pas tant
Pour écrire cette chronique, mes recherches m’ont surtout démontré une chose : la procrastination, c’est plus complexe qu’on voudrait le croire.
Si tu t’es reconnu, même un peu, dans un de ces profils, pis que t’es aux prises avec ce petit labyrinthe émotionnel-là… sache que t’es pas tout seul.
Au fond, c’est rarement juste une question de volonté. C’est un mélange de doute, d’évitement, de fatigue, d’insécurité… Ça touche à la santé mentale, pis ça se prend pas à la légère. Ça vaut la peine de chercher des outils, de se comprendre un peu mieux, pis d’essayer, tranquillement, d’en sortir.
Idéalement pas demain.
Je sais, elle était facile.
J’aurais aimé finir avec une meilleure joke, mais force est d’admettre que la procrastination, c’est pas toujours drôle.
Sauf pour les pneus d’été.
Ça, c’est drôle en criss.