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Les fois où le cinéma est mort

Nicolas Lacroix
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Par Nicolas Lacroix – Un des refrains qu’on lit beaucoup depuis l’an dernier, c’est que la fin du cinéma en salle approche. Services de streaming à la Netflix et Disney+, pandémie, prix en augmentation des billets, améliorations techniques des équipements pour la maison, tendance au cocooning (un terme pourtant vieux de 40 ans) forte, tout ceci expliquerait cela.

Il est vrai que, de plus en plus souvent, les versions remastérisées des films en résolution 4K, combinées avec des téléviseurs à l’image de plus en plus remarquable, font souvent en sorte que la version de certains films qu’on voit maintenant sont les versions ultimes des films, surpassant de loin la présentation d’origine. Je pense, entre autres choses, aux films de Kubrick, incroyables en Blu-ray 4K UHD, ou à Apocalypse Now.

Il est encore plus vrai qu’au cours de son histoire de plus de 125 ans, on a annoncé la mort des salles aussi souvent qu’on a déclaré Jason Voohrees (le porteur de masque original) mort. À peine 30 ans après ses débuts, on a annoncé la mort du cinéma en 1926. À cause de… l’arrivée du son. Muet jusque-là, l’ajout de son à l’expérience cinéma allait rendre les tournages trop complexes, les coûts trop grands, allait menacer les stars, que les gens n’entendaient pas jusqu’à maintenant. Charlie Chaplin a lui-même refusé le son dans ses films jusqu’en 1940.

De toute évidence, le cinéma a survécu de belle façon à la sonorisation. Les crieurs de l’apocalypse ont laissé l’industrie tranquille jusqu’en 1950. Puis, en 1951, un des grands producteurs de l’époque, David O. Selznick (Gone with the Wind), a déclaré Hollywood morte. Une nouvelle technologie allait lui enlever sa pertinence et son impact : la télévision.

Il est indéniable que l’arrivée de la petite lucarne (salutations à François Pignon) a eu un impact majeur sur le cinéma, mais d’abord et avant tout sur la façon de fonctionner d’Hollywood, le fameux « studio system » où les huit grands studios possédaient les acteurs, les studios de production et les salles de cinéma et fonctionnaient en vase clos. Cette période, qui a vu effectivement une réduction du nombre de spectateurs en salle, a forcé les studios à se diversifier et à abandonner des codes moraux désuets. Et le cinéma en salle a survécu.

Au cours des socialement et politiquement tumultueuses années 60, le danger perçu envers Hollywood et les salles de cinéma venait de l’achat des studios classiques par des compagnies qui n’avaient rien à voir avec l’art et le divertissement. Par exemple, le studio Paramount fut acquis par Gulf & Western, une compagnie manufacturière. Ces conglomérats sans scrupules allaient évidemment détruire le cinéma de façon définitive… Yeah, right!

Ce qui nous amène aux années 70. Plusieurs personnes, la personne qui vous écrit incluse, considèrent cette période comme le véritable âge d’or du cinéma, titre auparavant associé aux débuts du cinéma (années 30-40). C’est la décennie de Chinatown, Taxi Driver, Apocalypse Now, Network, The Godfather, The Sting, Rocky, A Clockwork Orange, One Flew Over the Cuckoo’s Nest et de dizaines d’autres. Il y avait une belle cohésion entre les goûts du public et la qualité artistique des films. Puis le milieu des années 70 est arrivée et 2-3 cinéastes ont changé l’industrie à jamais. Jaws, Star Wars et The Exorcist ont changé à jamais la façon du public de choisir ses films. Le blockbuster, le film-évènement incontournable pour lequel le public va faire la file autour du pâté de maison, allait tranquillement remplacer les autres types de films plus adultes sur les écrans. (Si le sujet des blockbusters vous intéresse, consultez le numéro précédent de ce magazine). Plus que jamais, le potentiel financier d’un film allait primer sur le reste.

On arrive aux années 80 avec l’adoption progressive d’une machine du diable : le magnétoscope. Oh, non! Les gens vont pouvoir enregistrer leurs films et les regarder à volonté! Oh, non! Ils n’auront plus besoin de venir en salle! Bien que lancé en 1975 avec le Betamax de Sony, le magnétoscope n’a commencé à être populaire qu’à la décennie suivante. Pas étonnant quand on pense que le Betamax se vendait 2500 $ US à l’époque, l’équivalent de… 12 000 $ US aujourd’hui! Heureusement, le VHS est arrivé pour lui faire compétition et influer sur le prix à la baisse.

Le magnétoscope a eu un effet d’érosion sur l’achalandage en salle, certes, mais il a surtout offert une nouvelle opportunité aux studios : jamais dans l’Histoire, le public n’avait pu posséder un film, chez lui, pour sa consommation personnelle. En 1986, les recettes de location et de vente de films à la maison ont pour la première fois surpassé les recettes en salles (de peu). Les cassettes ont ensuite fait place aux disques numériques, le laserdisc d’abord (un DVD de la grosseur d’un vinyle), puis aux DVD et aux Blu-ray.

Ce qui nous mène à la fin de la décennie 2000. Alors qu’Hollywood tente de gonfler ses revenus en salle avec la 3D, une petite compagnie de location de DVD par la poste décide de se lancer dans le streaming, la « location » de flux en ligne sans le bénéfice d’un support physique comme un disque ou une cassette. Dès 2010, Netflix représente la principale source de trafic Internet en Amérique du Nord. Vous me voyez venir… encore une fois, on prédit la mort des salles de cinéma. Une décennie plus tard, elles sont encore là.

La pandémie réussira-t-elle là où tout le reste a échoué pendant un siècle? Ça reste à voir. J’en doute, personnellement. Et je redoute, en même temps. Le cinéma devrait être une expérience communale. Un moment dans le temps qu’on partage, foule d’étrangers qui ont quitté leur confortable cocon respectif dans un seul but : voir une œuvre cinématographique ensemble.

Je redoute aussi parce que sans l’apport financier des salles, des Dune, des Avengers, on n’en verra plus ou, dans tous les cas, beaucoup, beaucoup moins. Le modèle streaming seulement n’est pas viable à moyen terme. Je vous rappelle que Netflix ne fait toujours pas de profit, tout en investissant des milliards de dollars en production chaque année.

Souhaitons donc qu’une fois de plus, les rumeurs de la mort des cinémas aient été grandement exagérées. Amen.

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