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DÉMON DE DOVER

Chroniqueur Christian Page
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L’INTRIGANTE CRÉATURE A 40 ANS

Il y a 40 ans, quatre adolescents de Dover (Massachusetts), une localité d’à peine 6000 âmes située à 25 kilomètres au sud de Boston, ont rapporté avoir vu un être de petite taille avec une large tête et des yeux brillants. L’affaire a trouvé écho dans les médias qui ont baptisé la créature « le démon de Dover ». Quarante ans plus tard, cette histoire demeure toujours inexpliquée.

Nous sommes le 21 avril 1977. Il est 22 h 30. William « Bill » Bartlett (17 ans) roule dans sa Volkswagen en compagnie de Mike Mazzocca et d’Andy Brodie. Alors que le trio tourne en direction nord, Bartlett observe une créature qu’il prend d’abord pour un chien. Il s’agit d’un petit être humanoïde d’environ un mètre. Il a l’air nu et sa peau est rosée « comme les personnages de bandes dessinées », dira-t-il plus tard. Sa tête, en forme de melon, est énorme et disproportionnée. Ses yeux sont grands, ronds, orange et lumineux. La créature se tient accroupie sur un muret de pierres à demi écroulé. Bartlett remarque qu’elle a de longs doigts et de longs orteils qui s’agrippent aux pierres du mur. Elle n’a ni poils, ni ongles, ni paupières, ni oreilles, ni bouche.

La créature ne reste visible que cinq ou six secondes (le temps pour l’automobiliste de compléter son virage). Une fois passé, l’adolescent demande à ses compagnons s’ils ont vu la créature. Hélas, non… Effrayé, Bartlett revient quand même sur ses pas, mais le « gnome » a disparu.

Face à face

Deux heures plus tard, à deux kilomètres de là, le jeune John Baxter (15 ans) rentre chez lui à pied. Chemin faisant, il remarque une silhouette qui marche vers lui. À cinq mètres, il appelle : « Qui est là? » L’interpellé s’immobilise aussitôt, comme surpris. Baxter fait un pas de plus. Alors, comme s’il s’agissait d’un signal, le « piéton non identifié » s’enfuit vers le boisé qui jouxte la route. Il dévale le fossé, escalade l’autre versant plus escarpé, et s’enfonce entre les arbres. Baxter peut l’entendre courir dans les feuilles mortes.

Une fois remis de sa surprise, l’adolescent se lance à sa poursuite. La chasse ne dure que quelques secondes. En effet, dès la première rangée d’arbres franchie, la créature s’immobilise. Debout, à l’orée d’une clairière, sa silhouette se détache distinctement.

Baxter s’arrête à moins de 10 mètres d’elle. Il s’agit d’une créature de petite taille, semblable à un singe, mais avec une très grosse tête en forme de melon. Ses yeux sont ronds et brillent d’une lueur orangée. De ses doigts, longs et minces, elle s’agrippe à un arbre.

Baxter l’observe pendant quelques instants, puis, se sentant envahi par « un sentiment d’inconfort », il quitte les lieux.

Arrivé chez lui, l’adolescent se confie à sa mère et lui dessine tant bien que mal la créature. À ce moment-là, le jeune Baxter ignore apparemment tout de l’observation de Bill Bartlett (il dira ne l’avoir apprise que cinq jours plus tard). Pourtant, les dessins des deux adolescents (Bartlett a aussi dessiné la créature à ses parents) sont tout à fait identiques.

Troisième témoin

Le lendemain soir (22 avril 1977), Will Taintor (18 ans) – un copain de Bill Bartlett – roule en compagnie d’Abby Brabham (15 ans). Il est aux environs de minuit et le couple se dirige vers Sherborn, la localité voisine. Bien qu’il soit au courant de l’observation de Bartlett (ils en ont discuté ensemble dans la journée), Taintor n’en a rien dit à Abby. Soudain, la jeune fille laisse échapper un cri en pointant « quelque chose » qui se tient sur le bas-côté de la route. Il s’agit d’une créature de la taille d’un chien berger. Elle est accroupie à la manière d’un singe. Elle est nue, sans fourrure, et sa peau est rose ou beige. Sa tête est très grosse, oblongue, et elle ne présente aucun trait : ni bouche, ni nez, ni oreilles, seulement une paire d’yeux globuleux et brillants.

Taintor, qui roule à 65 km/h, n’a que le temps d’apercevoir une silhouette imprécise fuyant dans les bosquets.

Le lundi suivant (25 avril), Bill Bartlett se confie à son professeur de sciences, Robert Linton, lequel est impressionné par son ton de sincérité. Une semaine plus tard, ayant eu vent des observations, Loren Coleman, un enquêteur américain spécialisé dans les affaires « insolites », rencontre à son tour les témoins. À la mi-mai, le South Middlesex Sunday News, un journal local, parle pour la première fois de la créature. L’histoire est lancée.

Rares sont les affaires où il existe une dichotomie claire entre la certitude et le doute

Plus de 40 ans se sont écoulés depuis ces évènements, quatre décennies qui ont fait passer le « démon de Dover » d’un amusant fait divers à une véritable référence folklorique. Aujourd’hui, toutes les anthologies dédiées à la cryptozoologie (étude des animaux inconnus – ou non reconnus – de la zoologie) lui consacrent une entrée. En Amérique latine, il existe un jeu vidéo où le joueur est convié à une chasse au « démon de Dover » et, au Japon, une compagnie (Clawmark Toys) en commercialise une figurine. Quant aux principaux témoins, ils se sont fondus dans l’anonymat, commentant qu’en de rares occasions leur observation de 1977. Le plus loquace d’entre eux, William Bartlett, maintient toujours sa version des faits (comme ses compagnons d’ailleurs), même si toute cette histoire a stigmatisé sa vie familiale et professionnelle. Encore récemment, lors d’une entrevue accordée au Boston Sunday Globe, Bartlett (alors âgé de 46 ans) disait : « D’une certaine façon tout cela est embarrassant pour moi. J’ai bel et bien vu quelque chose. C’était très étrange. Je n’ai rien inventé»

L’épisode du « démon de Dover » est difficile à cerner. Quelque 40 ans après les évènements, le sujet est toujours controversé. Fraude ou rencontre extraordinaire? Ses « défenseurs » rappellent les nombreux – et quasi unanimes – témoignages de confiance à l’endroit des adolescents. À l’époque, le chef de la police municipale, Carl Sheridan, avait d’ailleurs décrit Bartlett comme un « artiste et un témoin crédible ». D’autres soulignent aussi l’absence de motifs clairs pour justifier une supercherie. S’il est vrai que le dessin de Bill Bartlett lui a valu une certaine notoriété, les autres adolescents, eux, n’ont rien gagné de cette histoire. S’il s’agissait d’un canular, Will Taintor, qui connaissait bien l’histoire de Bartlett au moment de voir lui-même la créature, n’aurait-il pas été tenté d’embellir son témoignage pour faire comme ses amis? Or, au contraire, le jeune homme s’est contenté de dire qu’il n’avait vu qu’une forme imprécise fuyant dans les buissons. Depuis 1977, aucun des adolescents de l’époque – aujourd’hui des adultes d’âge moyen – n’a changé d’un iota sa version des faits.

L’affaire du « démon de Dover » est frustrante aussi en ce sens qu’elle ne nous permet pas de trancher en faveur d’une conclusion définitive. Les adolescents ont-ils été trompés par un animal vu dans des conditions exceptionnelles (comme un renard qui aurait été atteint de la gale canine, une maladie qui entraîne une importante chute des poils)? Ont-ils concocté un canular devenu hors de contrôle? Ont-ils été témoins d’une authentique manifestation surnaturelle? L’affaire du « démon de Dover » est cependant représentative d’une foule de dossiers insolites. Rares sont les affaires où il existe une dichotomie claire entre la certitude et le doute. Rien n’est jamais tout à fait noir ou tout à fait blanc. Je ne sais pas si le « démon de Dover » existe, mais, depuis 1977, je ne me balade plus dans les forêts de la Nouvelle-Angleterre sans mon appareil photo. Qui sait ce que l’on peut rencontrer au détour d’un arbre?

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