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La rançon de la gloire

Chroniqueur Jonathan Roberge
Photographe Maggie Boucher
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Il y a quelques années, j’ai créé une série qui s’appelait Contrat de gars. Pour ceux qui ne connaissent pas, je vous résume ça simplement : deux gars, Alex et John, assis dans leur salon. Un assis sur un pneu de char et l’autre sur une bonbonne de propane. Ils hurlent au lieu de parler et font le procès de tout ce qui n’est pas « mâle ». Ils animent ensemble un show d’une stupidité incomparable. Bref, deux gros colons.

Le succès fut instantané. Après seulement quelques mois sur le Web, la série avoisinait les 5 millions de visionnements et était couronnée de prix. L’émission alla même jusqu’à charmer nos voisins sur le Vieux Continent et remporta le prix de la meilleure websérie au Festival international du film de La Rochelle, en France. Je passais de « T’es qui toé? » à « Signe-moé un autographe, man »!

Un jour, alors que j’essayais de maigrir sur l’elliptique de mon gym de quartier, une bande de jeunes garçons s’arrêta sur le bord de la vitrine après m’avoir reconnu et décida de m’encourager en train de perler du front. Ils me faisaient des thumbs up et des signes de devil alors que moi, j’essayais de ne pas perdre mon rythme et je souriais bêtement. Ils étaient contents de me voir et moi… disons que j’aurais préféré un autre moment que celui où je porte des vêtements un peu trop serrés qui mettent en valeur mes bourrelets qui sautillent.

Après une bonne minute à leur sourire comme un cave en bougeant maladroitement sur ma machine de grosse madame, les gars se sont mis à hurler des passages de Contrat de gars en me prenant en photo avec leur cellulaire. J’étais vulnérable. Je faisais semblant de regarder les infopubs de gaine à la télévision, mais leurs coups dans la vitrine me déconcentraient. Chaque fois que je leur faisais un signe de devil, ils hurlaient davantage. Plus ils hurlaient, plus les gens dans le gym me dévisageaient. Je venais tout juste d’embarquer sur ma machine et je ne voulais pas la laisser, ça faisait partie de mon tout nouveau programme d’obèse qui voulait maigrir.

Je me suis dit : « Je vais les ignorer et ils vont quitter… » Ben non… Ils criaient davantage!

JOHN! JOHN! JOHN! JOHN!

J’ai augmenté le son de ma musique dans mes oreilles. Ils restaient là et tentaient d’obtenir mon attention. Si seulement il m’avait vu en train de « bencher » 400 lb… Même pas! À la place, ils me regardaient essayer de fondre sur ma machine de retraités. J’ai abdiqué après quelques minutes. C’était trop humiliant de rester là à me brasser le gras devant des fans pas de classe.

J’ai fait comme si mon workout était terminé et j’ai quitté vers les vestiaires. Je me suis mis à poil et j’ai filé à la douche. Juste comme je sortais et que je me promenais nu graine, un des gars qui tapait dans la vitrine est entré dans le vestiaire en me cherchant. Je l’ai fixé dans les yeux, il m’a fixé dans les yeux… J’ai caché mon zizi de semi-vedette. Aucune idée comment il a fait pour contourner la sécurité du gym, mais il s’est retrouvé face à face avec moi avec son cellulaire dans une main pis son sourire de cave dans la face.

– Le gars pas super vite : « Je peux tu prendre une photo avec toé, man? Mes amis à job vont capoter! »
Ce à quoi j’ai rétorqué : « Je suis un peu en pénis là. Ce n’est pas le meilleur moment mon chum. »
Le gars pas super vite : « OK! Je comprends… On va t’attendre dehors, man! »

Je m’habillais tranquillement, car j’espérais qu’ils s’impatientent et quittent le devant du gym. Je mettais mon déo à une vitesse ridicule. Je m’assurais de bien l’étendre. J’ai attaché mes chaussures en faisant des doubles nœuds… Crisse! J’ai même brossé mes cheveux! Je ne voulais pas me retrouver à jaser avec ces gars louches.

Quand je suis sorti, ils avaient quitté. J’étais content. J’ai commencé à marcher en direction de ma voiture quand un klaxon a résonné dans le fond du parking voisin. Ils étaient là, la gang de gars au complet… avec leurs petits chars modifiés… Ils m’invitaient à les rejoindre à coup de : « John, viens voir! Veux te montrer de quoi! »

Ils étaient là avec une Neon, un Tercel 98 et une Precidia modifiés cheap. Ils étaient sérieux. Ils pesaient sur le gaz pour me faire entendre les vrombissements des moteurs dont je me « contre-calissais ». Après avoir pris quelques photos aux côtés de leurs bagnoles laides et signé les gants de motocross du gars avec un piercing dans le sourcil, je leur ai serré la main en trucker, j’ai souri, leur ai dit que tout le plaisir était pour moi et j’ai quitté.

À peine deux pas de fait, que le gars qui avait jugé que c’était brillant de venir me rejoindre dans les douches s’est approché et m’a demandé de prendre une vidéo de moi qui appuie sur l’accélérateur de sa voiture. J’ai déposé mon sac de sport par terre. Mon regard s’est vidé et je me suis installé dans sa voiture. Je pesais sur l’accélérateur en hochant de la tête comme si j’aimais ça… Je ne voulais pas les décevoir… Je disais même que j’aimais le son de son char.

Pendant que les gars tripaient, je fixais l’horizon en me disant : « C’est ça, être connu? » Ferme ta gueule Roberge. C’est le fun gagner sa vie avec le métier de tes rêves, maintenant tu dois accepter que, quelques fois par semaine, tu devras faire des affaires comme faire hurler le P-Flow d’une voiture cheap dans un parking de Tim Hortons.

J’aime mon métier. Je travaille fort tous les jours pour continuer de vivre ma vie avec mes blagues. J’espère avoir une longue et respectable carrière… D’ici ce temps-là, je prie pour que la vidéo de moi qui tripe trop dans une Precidia modifiée ne sorte jamais sur YouTube…

(Article publié dans l’édition #127 mai 2015 – www.boutiquesummum.com)

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