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Voyage autour du pot

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La nouvelle était attendue depuis longtemps au Canada : la décriminalisation du cannabis partout au pays, en octobre 2018. La vision des Canadiens de l’usage récréatif du cannabis était positive depuis des années – en tout cas, elle n’était pas plus mauvaise que pour l’alcool. Et, surtout, on trouvait que l’argent dépensé par le gouvernement pour combattre la culture du cannabis et le crime organisé était mal investi et ne servait pas à éradiquer ce dernier.

Plus besoin de se cacher pour acheter un gramme de pot et ses dérivés! C’est maintenant aussi accessible que d’acheter une bouteille de vin à la SAQ.

Une nouvelle industrie touristique : le cannabo-tourisme

La légalisation au Canada a fait le bonheur des investisseurs en premier lieu, car il y a eu une ruée de ceux-ci vers les cultivateurs de cannabis et les entreprises prêtes à investir le marché. Depuis, un des premiers secteurs à prendre le train de la décriminalisation est l’industrie touristique. De la Californie en passant par Seattle, le Colorado et Vancouver, les entrepreneurs n’ont pas perdu une minute pour développer une offre touristique ciblant les amateurs de bons joints.

L’engouement pour le cannabis est tel qu’au moment où vous lisez cet article, plus de 10 kilos sont produits et consommés toutes les 5 secondes, dont certains dans des activités touristiques!

Amsterdam, la reine du weed

Le premier tourisme lié au cannabis s’est développé aux Pays-Bas, avec une attitude très permissive des autorités, alors que la consommation et la revente y sont toujours illégales. Dès les années 70, Amsterdam est devenue la ville phare pour aller fumer un joint et découvrir les différents types d’herbe du monde entier. Les Pays-Bas sont les pionniers et les précurseurs parmi les destinations vouées au cannabis. Qui n’a jamais rêvé d’aller à Amsterdam pour fumer un joint dans un coffee shop, choisir sa variété, puis visiter la ville sous ses effets! Le pays a toujours été tolérant : sans jamais interdire la culture et la consommation du cannabis, il les règlemente, mais ne les légalise pas.

Aujourd’hui, la magnifique Venise du Nord est la reine des destinations pour les amateurs de cannabis. Il y a des circuits touristiques pour y découvrir les coffee shops depuis longtemps. Elle demeure la ville la plus attrayante pour ce type de voyageur, pour qui aucun itinéraire de voyage ne serait parfait sans un séjour à Amsterdam.

Ayant tenu la position de leader durant plusieurs décennies, Amsterdam voit de nouvelles destinations la concurrencer avec des offres touristiques attrayantes, depuis la légalisation dans leur juridiction.

La Californie et la contre-culture du 4/20

La Californie, longtemps associée au cannabis, a vu naître la fameuse expression 4/20 (prononcée four-twenty), populaire auprès des fumeurs qui se donnaient rendez-vous après l’école, à 4 h 20, pour fumer un joint. La vente du cannabis a débuté par le biais des dispensaires médicaux, mais c’est un secret de Polichinelle que ce n’était qu’une vitrine pour contourner la loi antidrogue fédérale. Depuis la légalisation, l’État a vu naître des services touristiques avec des circuits vins et herbes (wine & weed), qui fonctionnent à plein régime.

Le cannabis est vraiment un aimant touristique pour la Californie. Ce n’est plus mal vu d’être une destination cannabo-touristique. Au contraire, cela devient un argument qui différencie une destination d’une autre, dans cet échiquier mondial de plus en plus compétitif.

Le Triangle d’émeraude et l’Emerald Cup

Le comté de Humboldt a saisi la balle au bond et a développé une offre touristique axée sur le cannabis pour se démarquer des autres régions de la Californie. La compagnie aérienne United Airlines dessert depuis peu le comté de Humboldt à cause de cette industrie grandissante. La ville d’Eureka a vu naître des circuits guidés à travers la région pour visiter les fermes et pour interagir avec les cannabiculteurs, tout en profitant des attraits naturels. Cette région produit plus de 50 % du cannabis américain, avec la région de Mendocino et Trinity. Ce triumvirat était connu sous le nom de Triangle d’émeraude, avant la légalisation dans les États de Washington, de l’Oregon, du Colorado et de l’Alaska.

Pour ne pas perdre cette manne touristique, le comté de Humboldt a investi l’argent nécessaire en campagne promotionnelle pour prendre la position de tête dans la liste des destinations de choix pour le cannabis. Désirant devenir la Terre sainte en la matière, il a même créé une compétition, l’Emerald Cup, pour récompenser le meilleur cannabis. Certains cultivateurs du Triangle d’émeraude ont remporté plusieurs fois la coupe.

Le comté de Mendocino a vu une jeune entreprise développer un circuit à partir de San Francisco. Calqué sur les virées dans les vignobles, Mendocino Experience Cannabis Tours trimbale les touristes pour la journée afin de leur faire découvrir les fermes de cannabis, parler avec les cultivateurs, poursuivre vers les séquoias géants de Mendocino une fois high, puis finir avec une dégustation des vins primés du comté. Cette offre attire un grand éventail de touristes et peut plaire à tous les voyageurs, du fumeux de joint à l’amateur de vin. Le comté a aussi mis sur pied des dîners spéciaux avec les fermiers pour discuter de cannabis au Benbow Historic Inn. Une autre façon de mettre de l’avant la cannabiculture.

Vancouver, l’Amsterdam d’Amérique du Nord

Puisque la Californie est depuis longtemps un des leaders dans l’offre touristique liée au cannabis, elle a une longueur d’avance difficile à rattraper pour le Canada. Vancouver a déjà un avantage sur les autres provinces du pays, mais il reste encore beaucoup de chanvre à manger pour l’Amsterdam d’Amérique du Nord.

Avant même la légalisation au Canada, la Colombie-Britannique avait une politique très tolérante sur son usage récréatif. Depuis 1995, Vancouver est en première ligne pour la décriminalisation de l’usage du cannabis. C’est donc sans aucune surprise qu’on y retrouve plusieurs circuits axés sur le cannabo-tourisme.

La première visite doit débuter au 300, West Hastings Street, qui abrite le siège social du parti politique British Columbia Marijuana Party, les bureaux du magazine Cannabis Culture et le New Amsterdam Cafe, un endroit où il est permis, depuis 2000, de fumer son propre cannabis. À l’étage de l’édifice, il y a même un musée dédié à l’histoire du cannabis, de l’opium, de la coca et des plantes hallucinogènes. Il est important aussi de visiter la Vancouver Art Gallery, lieu principal des protestations pour la légalisation.

Déjà, avoir un musée démontre la puissance d’attraction du cannabis sur les habitants de la métropole la plus peuplée de l’Ouest canadien. C’est donc normal de voir l’offre touristique se développer à la vitesse de la lumière par des fumeurs professionnels qui organisent des tours spécialisés de ville, par exemple le Green Tour.

En ce moment, il y a une offre incroyable pour les amateurs de cannabis, laquelle rivalise fortement avec Amsterdam, le Colorado et Washington – ces deux États étant des joueurs importants à ne pas sous-estimer. Allons y faire un tour.

Au Colorado, rouler un joint ou des sushis : même combat

En peu de temps, le Colorado a fait énormément de revenus grâce à la vente de marijuana, tout comme Washington. Ces deux États de l’Ouest américain ont su saisir cette tangente et voir des entreprises offrir des expériences liées au cannabis. D’un hôtel spécialisé au circuit de découverte des meilleurs endroits pour l’achat de la divine substance, ils ont vu une nouvelle clientèle touristique se pointer le nez. Dès la légalisation, 22 % des visiteurs disaient avoir choisi le Colorado pour cette raison. En ce moment, on dit que 50 % des voyageurs qui consomment du cannabis seraient influencés dans leurs décisions de destinations par les lois en permettant l’usage récréatif.

La capitale Denver contient plus de 170 magasins qui vendent du cannabis et plus de 100 microbrasseries pour une population de 680 000 habitants. C’est pourquoi il est normal d’y trouver un circuit Buds & Beers offert par My 420 Tours, au cours duquel on apprend à rouler des joints… et des sushis. C’est évident que les deux se roulent de la même façon!

On peut même recevoir des massages utilisant une variété de lotions naturelles infusées au cannabis. La demande est telle qu’il y a des forfaits vacances tout inclus pour les amateurs. Selon My 420 Tours, le forfait deux nuits et trois jours se vend comme des petits pains chauds… ou, plutôt, comme des puffs au couteau.

Seattle, là où on peut souffler une pipe

Dans l’État de Washington, la capitale Seattle est le point de référence pour le tourisme du cannabis. La compagnie Kush Tourism a développé des circuits très distinctifs pour se différencier de la compétition. Par exemple, un itinéraire pour voir des souffleurs de verre créer des pipes ou des visites de laboratoire d’analyse d’échantillons de cannabis.

La compétition devient féroce pour se différencier et elle le deviendra de plus en plus! Déjà, chez nos voisins du Sud, on dénombre 10 États où le cannabis a été légalisé à des fins récréatives. Au Québec, on devra nécessairement innover pour se différencier.

Par ici, je vous prie…

Au Québec, Montréal 420 Tours est une des premières compagnies qui ont sauté sur l’occasion de l’essor de l’industrie cannabo-touristique suivant la légalisation. Son cofondateur, Alexis Turcotte Noël, a développé une offre qui inclut la gastronomie et le cannabis. Il a vite réalisé que les touristes étaient confus concernant la légalisation et qu’ils avaient plusieurs questions. Il a donc développé l’expérience Welcome Tour pour guider les touristes dans leurs premiers pas. La compagnie va chercher le client à l’aéroport, lui transmet de l’information sur la légalisation du cannabis et fait un arrêt dans une boutique de la SQDC avec des explications sur les types de produits pour éviter de perdre du temps. Puis, l’expérience se poursuit au mont Royal pour une vue sur la ville, avant de conduire le client à son hôtel. Alexis résume : « On présente Montréal, puis on accompagne ceux qui veulent fumer du cannabis, avec notre expertise dans le domaine. »

Le circuit Trip de bouffe est pensé pour faire découvrir les produits du terroir et les microbrasseries locales, avec une ouverture sur le cannabis. Au Colorado, la plupart des activités touristiques sont directement liées au cannabis. C’est d’ailleurs le premier incitatif du voyageur vers la destination, tout comme Amsterdam. Chez Montréal 420 Tours, les circuits sont plutôt tournés vers l’expérience offerte par les attraits de la ville – qui sont les premiers incitatifs dans les circuits, suivis du cannabis – et de la région. C’est pourquoi les circuits incluant l’art urbain (street art) et la bouffe sont à l’honneur chez Montréal 420 Tours.

« Contrairement au Colorado, c’est difficile au Québec, pour les producteurs de cannabis, explique Alexis. Ici, on ne peut pas visiter facilement des serres comme là-bas. C’est pourquoi notre offre touristique doit s’inventer différemment. »

En ce moment, pour faire rouler son entreprise, il compte sur les New-Yorkais, qui sont intéressés par son expertise sur le cannabis. « Mais les touristes ne viendront pas plus à cause du cannabis, précise-t-il. Ils vont continuer de visiter le pays pour les mêmes raisons qu’ils choisissaient le Canada. Le cannabis, c’est juste un plus. »

Le développement de l’offre touristique roule au ralenti au Québec, comparativement à notre plus proche compétiteur, Toronto, qui compte plusieurs compagnies axées sur le cannabis, dont Canadian Kush Tours, qui s’occupe de faire vivre de magnifiques expériences aux visiteurs étrangers, principalement de la Nouvelle-Angleterre et de l’Europe.

Des compagnies comme cette dernière, il y en a plusieurs au Canada, mais surtout en Colombie-Britannique, comme Canna Tours, qui organise des enterrements de vie de garçon, des événements privés et des forfaits sur mesure. Toutefois, le service touristique le plus extravagant en ce moment concerne un terrain de golf de 18 trous avec un thème axé sur le cannabis dans la région de Smith Falls, en Ontario.

Smith Falls, c’est véritablement notre capitale canadienne grâce à la présence de Canopy Growth Corporation, la plus grande société de culture de cannabis du pays, qui exploite une usine sous le nom de Tweed. Depuis 2014, cette usine fabrique des produits de cannabis et offre aujourd’hui des visites guidées pour les amateurs. Pour les chocophiles, il y aura des dégustations de chocolat au cannabis en vente à la fin de 2019, en plus des visites. La petite ville de Smith Falls, qui avait une économie difficile depuis plusieurs années, voit ses coffres se remplir depuis que l’entreprise, qui emploie plus de 300 personnes, s’y est installée. Pour son plus grand bonheur, le tourisme se développe surtout autour de l’usine, qui offre des visites guidées. Il n’y a jamais eu autant de voyageurs à Smith Falls et la ville désire fortement garder les touristes plus longtemps dans la région.

Ce n’est qu’un début

Les beaux jours du tourisme lié au cannabis sont devant nous. Plus les années passeront, plus l’industrie fixera des balises claires afin de développer des services spécialisés pour les amateurs d’une bonne fumette. Comme le souligne Alexis : « Dire qu’il n’y a pas de marché, c’est presque impossible. Dire que c’est un gros marché qui s’en vient à cause de la légalisation, je n’en suis pas certain. Mais ça répond assurément à un très grand besoin. »

En ce moment, on voit beaucoup d’initiatives autant au Canada qu’aux États-Unis et en Uruguay. Las Vegas aura sous peu les premiers cannabis lounges, tandis que Los Angeles aura le premier restaurant offrant des mets cuisinés au cannabis.

Au Canada, on voit déjà des chefs organiser des soupers secrets à base de cannabis et ces soirées sont très courues. On voit aussi des agences de voyages offrir des services de luxe, comme Butiq Escapes pour des clients fortunés qui veulent découvrir le Canada tout en fumant un joint, ou encore des spas offrir des massages au THC. Tous ces services éclosent grâce à la légalisation. Il y a même des sites web qui se spécialisent dans la location d’hébergement, par exemple budandbreakfast.com, qui répertorie des hébergements dans les États et les pays où le cannabis est permis.

Sachant qu’il y a eu 12 000 transactions en magasins le premier jour de la légalisation au Québec, l’industrie touristique est certaine d’avoir une clientèle pour ses produits. Ce que nous voyons n’est que le début : les retombées économiques prévues pour l’industrie touristique du cannabis au Canada sont estimées à plus de 2 G$. Comme le chante Charlebois, Ent’ deux joints, on pourrait faire que’qu’ chose…

 

(Article publié dans l’édition #167 décembre/janvier 2020 – www.boutiquesummum.com)

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