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BIÈRES ET VINS D’ICI : ON EST PASSÉ DANS UNE AUTRE LIGUE

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Imaginez novembre à Clermont, dans Charlevoix. Les premières neiges ont blanchi les sommets du massif, le froid est arrivé pour de bon. Dans la salle de brassage de la Distillerie et de la Brasserie Menaud, quelque part entre les odeurs de malt rôti et de résine d’épinette, flotte quelque chose d’indéfinissable; ce quelque chose qu’on finit par appeler le terroir, faute d’un mot plus précis. Une odeur de lieu, de saison, de décision. La décision, justement, de produire avec ce que la région donne : la forêt, les champs, l’air du fleuve. C’est exactement cela que les bières et les vins québécois sont devenus : des expressions sensibles d’un endroit précis, façonnées par des artisans qui ont décidé que leur pays méritait mieux que l’indifférence.

Les consommateurs ont suivi et les chiffres sont sans appel. Entre le 30 mars 2025 et le 1er février 2026, les ventes de vins québécois à la SAQ ont bondi de 52 %, pour atteindre 23 M $. Sur deux ans, la hausse grimpe à 67 %. Ce n’est pas un effet de mode, ni uniquement le résultat du retrait des produits américains des tablettes : c’est un changement d’habitudes durable, ancré dans la qualité et la curiosité croissante des consommateurs. Aujourd’hui, le résultat se verse dans le verre.

Le houblon au coin du bois : la révolution des microbrasseries

Tout a commencé dans les années 80, timidement, quand quelques pionniers ont eu l’audace de croire qu’on pouvait brasser autre chose que des lagers industrielles. Le Cheval Blanc à Montréal, Unibroue à Chambly, qui remporterait plus tard 11 médailles aux World Beer Awards 2025, quelques brasseries artisanales dans des sous-sols réaménagés : ces premières tentatives portaient en elles une vision.

Avec les décennies suivantes, le mouvement s’est structuré, a gagné en légitimité, et a explosé. Frédérick Tremblay, copropriétaire de la MicroBrasserie Charlevoix fondée en 1998 à Baie-Saint-Paul, le résume avec une pointe de fierté : « Le modèle qui fait qu’il y a aujourd’hui plus de 350 brasseurs artisanaux au Québec, en toute humilité, c’est pas mal nous qui l’avons mis sur la mappe. »

La scène brassicole est aujourd’hui solidement installée. L’Association des microbrasseries du Québec recense, en 2026, quelque 92 permis d’artisans-brasseurs actifs sur l’ensemble du territoire auxquels s’ajoutent des dizaines de brasseries de plus grande taille, des ruelles de Montréal aux villages de la Gaspésie en passant par les quartiers animés de Québec, les campagnes de l’Estrie et les rives du Lac-Saint-Jean. Chaque région a développé ses propres signatures, ses propres obsessions brassicoles, et c’est cette diversité géographique et créative qui fait la vraie force du mouvement.

« Le modèle qui fait qu'il y a aujourd'hui plus de 350 brasseurs artisanaux au Québec, en toute humilité, c'est pas mal nous qui l'avons mis sur la mappe.

Sur les tables, la variété des styles est saisissante. On y trouve des India Pale Ales généreuses et aromatiques, des blondes légères parfaites pour les terrasses d’été, des rousses chaleureuses pour les longues soirées d’automne, des porters et des stouts d’une profondeur remarquable, évoquant le café torréfié et le chocolat noir. Mais, ce qui rend vraiment singulière la production québécoise, c’est ce recours de plus en plus affirmé aux ingrédients du territoire. À Clermont, Menaud travaille avec les aromates et les baies de la région pour des cuvées qui sentent le bois et la montagne. Dans les Cantons-de-l’Est, la Brasserie Dunham, fondée en 2011, s’est bâti une réputation internationale avec ses bières exploratoires aux ingrédients locaux, souvent produites en quantité limitée, en constante réinvention.

La bière boréale est peut-être la contribution la plus distincte du Québec à la scène brassicole internationale. Épinette noire cueillie en forêt, écorce de bouleau, baies de genévrier sauvage, thé des bois, champignons des sous-bois : les brasseurs ont appris à sublimer ces ingrédients dans des recettes qui racontent une géographie précise. Ces bières ont une âme de forêt. Elles sentent la résine, le froid propre, la densité silencieuse d’un bois de conifères sous la neige. La Brasserie Le Trou du Diable, à Shawinigan, a poussé cette logique encore plus loin avec ses bières de fermentation mixte, vieillies en fûts de chêne avec des levures sauvages captées dans l’air ambiant. Primées à plusieurs reprises dans des concours internationaux, ces bières « sauvages » aux bleuets, aux framboises ou aux canneberges développent une complexité aromatique qui rappelle davantage un grand vin blanc qu’une bière au sens conventionnel du terme, un glissement de catégorie qui dit beaucoup sur l’ambition du mouvement.

 

L’ambiance dans une brasserie artisanale québécoise est en elle-même une expérience. Ces espaces ont développé un esprit particulier, mi-atelier mi-salon, où l’on vient non seulement boire, mais apprendre, rencontrer les brasseurs, comprendre le geste. Les salles de dégustation directement dans les brasseries se sont multipliées, offrant accords bière-fromage, visites des cuves, dégustations verticales de cuvées saisonnières. On y cultive une convivialité qui tient à la fois du laboratoire de goût et de la place du village.

La vigne malgré tout : l'odyssée des vins québécois

Si la révolution brassicole s’est fait connaître assez rapidement, la renaissance viticole québécoise a suivi un chemin plus discret, mais non moins remarquable. Planter de la vigne au Québec, c’est d’abord un acte de foi. Charles-Henri de Coussergues, vigneron venu de la France, l’a compris dès 1982 lorsqu’il a travaillé les premières vignes de ce qui allait devenir le Vignoble de l’Orpailleur, à Dunham, dans les Cantons-de-l’Est. Plus de 40 ans plus tard, avec quelque 40 hectares en production et plus de 160 médailles remportées dans des concours nationaux et internationaux, l’Orpailleur est devenu l’un des leaders québécois des ventes à la SAQ et l’une des références incontournables du vin d’ici. Christian Dubois, propriétaire du Vignoble Côte de Champlain, résume avec une franchise désarmante ce que représente concrètement l’accès au réseau SAQ pour un vigneron québécois : « J’ai le labo le plus expert de la planète; j’ai le plus grand parc de transport; mon entrepôt est plus grand que n’importe quel vignoble français. C’est ça avoir accès à la SAQ. » Une façon directe de dire que le vigneron d’ici bénéficie d’une infrastructure que ses homologues européens ne peuvent qu’envier, à condition, bien sûr, de produire à la hauteur.

La clé de cette réussite? D'abord, les cépages. Des variétés hybrides résistantes au froid; Frontenac, Marquette, Seyval, Vidal, Vandal-Cliche ont progressivement remplacé les tentatives malheureuses avec des cépages européens classiques. Ces variétés nordiques produisent des raisins riches en sucres et en acidité, avec des profils aromatiques bien distincts de ce que l'on trouve dans les grandes régions viticoles traditionnelles.

Non loin de l’Orpailleur, à Farnham, le Vignoble Les Pervenches incarne une approche différente, plus radicale encore. Fondé en 1991 et converti à l’agriculture biodynamique depuis 2005, ce domaine produit des blancs sur Seyval et Chardonnay d’une pureté remarquable, avec un minimum d’intervention en cave. Le vin y sent la craie humide, la pomme grise et les fleurs sauvages, une minéralité que les amateurs de vins nature reconnaissent et recherchent, et qui prouve que le Québec peut produire des vins de terroir au sens le plus exigeant du terme.

Les régions viticoles québécoises se sont développée là où les conditions s’y prêtent le mieux. Dans les Cantons-de-l’Est, autour des lacs Memphrémagog et Brome, le microclimat tempéré par les plans d’eau favorise une viticulture nordique : la Route des vins de Brome-Missisquoi regroupe aujourd’hui 24 vignobles sur 160 km, un chiffre qui aurait semblé irréaliste il y a 30 ans. Sur l’île d’Orléans, quelques vignerons profitent des vents modérateurs du Saint-Laurent. Dans Charlevoix, des domaines ont trouvé dans les micro-vallées protégées des terroirs de haute altitude à la fraîcheur saisissante.

Les vins blancs dominent naturellement la production québécoise. Le Seyval blanc donne des blancs frais, vifs, aux arômes de pomme verte et de fleurs blanches, avec une acidité franche qui les rend particulièrement aptes à la table. Mais le grand ambassadeur des vins québécois reste le vin de glace; un produit qui incarne mieux que tout autre l’ironie productive du climat nordique. Élaboré à partir de raisins laissés sur la vigne jusqu’aux grands froids, récoltés manuellement lorsque les baies ont gelé naturellement, pressuré à une température extérieure inférieure ou égale à -8 °C, ce nectar ambré concentre les sucres, les arômes et l’acidité dans une expression d’une intensité rare.

Depuis décembre 2014, le « Vin de glace du Québec » bénéficie d’une Indication géographique protégée (IGP) reconnue officiellement au Québec, avec des critères stricts garantissant l’origine et l’authenticité du produit. Onze vignobles en produisent dans ce cadre, dont l’Orpailleur, dont le vin de glace a décroché une médaille d’or aux Sélections mondiales de 2024.

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