Deuxième écran Quand Hollywood s’avoue battue
Quelque chose d’historique s’est produit dans le monde du cinéma (et à la télé). Non pas qu’il soit récemment devenu plus bruyant, plus rapide ou plus dépendant des effets numériques; ce sont de vieux constats. Ce qui s’est passé au cours des 10 dernières années est plus fondamental : l’industrie qui a bâti les cinémas, ces grands temples de l’attention collective du 20e siècle, a tranquillement, systématiquement, commencé à repenser son produit pour un public qui ne le regarde pas vraiment. Vous avez bien lu : on s’adapte aux gens qui se foutent le plus des films.
L’illustration la plus claire de ce phénomène est venue au début de 2026 quand Matt Damon s’est retrouvé sur le podcast de Joe Rogan pour promouvoir The Rip, son nouveau film d’action sur Netflix, et a décrit les notes créatives qu’Affleck et lui avaient reçues du géant du streaming. Damon a révélé que Netflix lui avait suggéré qu’il « ne serait pas fou de reformuler l’intrigue trois ou quatre fois dans les dialogues, parce que les gens sont sur leur téléphone pendant qu’ils regardent. »
qu'il « ne serait pas fou de reformuler l'intrigue trois ou quatre fois dans les dialogues, parce que les gens sont sur leur téléphone pendant qu'ils regardent. »
La remarque a explosé dans la presse spécialisée, puis dans le grand public lors des Oscars, où Conan O’Brien et Sterling K. Brown ont plaisanté en imaginant comment le film Casablanca pourrait être refait sous ce régime. Les dirigeants de Netflix ont contre-attaqué. L’homme en charge de la division films, Dan Lin, a déclaré aux journalistes : « Il n’existe aucun tel principe. Si vous regardez nos films ou nos séries, nous ne répétons pas l’intrigue. » Mais le démenti, aussi vigoureux soit-il, ne pouvait pas remettre le génie dans la bouteille. Car la vérité est que le phénomène décrit par Damon est bien réel et va beaucoup plus loin qu’une seule plateforme de streaming. Hollywood s’adapte à la génération téléphone. Cette adaptation change le cinéma et la télévision à tous les niveaux : de la façon dont les scénarios sont écrits à la façon dont les plans sont cadrés, en passant par la façon dont les films sont conçus et mis en marché. Voici un survol de cette adaptation, dans toute son ampleur.
Ce maudit « deuxième écran »
L’adaptation la plus discutée est celle qu’a nommée Damon : la réécriture de la trame narrative pour accommoder un spectateur dont les yeux sont souvent ailleurs. Le terme académique pour cela est le « visionnage sur deuxième écran », et des chercheurs et des gens du milieu le documentent depuis des années. La chercheuse Daphne Rena Idiz, qui a étudié comment les géants mondiaux du streaming façonnent la production audiovisuelle européenne dans le cadre de son doctorat à l’université d’Amsterdam, a rencontré ce phénomène directement. Dans ses conversations avec des producteurs, des scénaristes et des réalisateurs ayant travaillé sur des productions originales Netflix, elle a découvert que le streamer étiquetait certaines émissions comme « deuxième écran » et les développait en conséquence. Par « deuxième écran », Netflix entendait des émissions conçues pour tourner en arrière-plan – le deuxième écran – pendant que les spectateurs scrollent sur leur téléphone – l’écran principal! Le téléviseur devient donc ainsi du bruit de fond auquel on porte plus ou moins attention.
Cela signifie des dialogues trop explicatifs, la répétition de l’intrigue, et l’ajout de nombreuses voix hors champ pour narrer l’action et aider le spectateur distrait à suivre.
La règle d’or « montrer plutôt que dire » est l’un des principes les plus anciens et les plus universellement reconnus du cinéma. L’arrivée du deuxième écran l’inverse complètement. Dans un environnement où le spectateur regarde à moitié et scrolle à moitié, montrer sans expliquer est périlleux. Écouter demande moins d’effort cognitif que regarder. On peut suivre les dialogues tout en jetant un coup d’œil à son téléphone. On ne peut pas décoder une narration visuelle complexe de cette façon.
C’est une directive institutionnelle directe d’abandonner le langage cinématographique au profit de quelque chose qui ressemble davantage au radiothéâtre : une histoire qu’on peut suivre les yeux fermés ou, plus précisément, les yeux rivés sur Instagram. Les résultats sont visibles dans des exemples précis. Dans le film Netflix à succès Irish Wish, avec Lindsay Lohan, une réplique vers la fin résume tout le film : « On a passé une journée ensemble. J’admets que c’était une belle journée, remplie de paysages dramatiques et de pluie romantique, mais ça ne te donne pas le droit de remettre en question mes choix de vie. Demain, j’épouse Paul Kennedy. » La scène n’existe pas pour faire avancer l’histoire ou approfondir les personnages, elle existe pour rattraper quiconque a regardé ailleurs pendant une partie du film.
Plusieurs y voient une terrible roue qui tourne : le spectateur porte moins attention, on lui en demande moins, il en porte encore moins et ainsi de suite. Une lente chute vers le fond du baril.
Cinq minutes, pas une de plus
La deuxième grande adaptation concerne la structure narrative et, plus précisément, l’endroit où un film place son matériel le plus captivant. La structure classique du film d’action hollywoodien est bien établie : on augmente en puissance à travers le premier et le deuxième acte vers un troisième acte culminant et spectaculaire. La grande scène d’action arrive en dernier, récompense de tout ce qui précède.
Plusieurs studios, cependant, pousseraient pour qu’une grande scène d’action apparaisse « dans les cinq premières minutes » afin de combattre les taux d’abandon précoces élevés. À une époque de défilement infini et de contenu en concurrence provenant de YouTube et TikTok, Netflix utilise des données montrant des abandons précoces importants pour exiger des accroches immédiates. Cela inverse le crescendo classique, en prioritisant les métriques de rétention sur le rythme narratif.
Ce n'est pas un changement anodin. La structure cinématographique traditionnelle en trois actes, avec ses enjeux croissants et une culmination en finale, est une machine à générer de l'investissement émotionnel.
On se soucie du dénouement parce que tout ce qui l’a précédé y a mené. Un film qui place sa séquence la plus spectaculaire dès le début a sacrifié sa propre architecture émotionnelle. Le public reçoit sa dose de dopamine tôt et, ensuite, il n’y a nulle part où aller sinon vers le bas.
L’influence du temps sur les films ne s’arrête pas là : les données montrent que les films de moins de deux heures sont plus susceptibles d’être regardés en une seule séance, ce qui encourage les plateformes à favoriser des durées plus courtes. Les sous-intrigues qui ne servent pas directement le personnage ou le thème sont souvent réduites ou supprimées entièrement