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Le 4 et demi de nos 20 ans Chronique d’un appartement qu’on n’aurait jamais dû louer

Chroniqueur Alexandre Goulet
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Il y a un rite de passage que personne ne t’annonce vraiment, entre le bal des finissants et ton premier vrai chèque de paye. C’est le jour où tu signes un bail. Pas un bail pour la forme, un vrai, avec ton nom dessus, ta signature qui tremble un peu et un proprio qui te regarde comme s’il savait déjà que tu allais échapper de la sauce à spag sur son plancher de bois franc (spoiler : il avait raison).

Bienvenue dans le monde merveilleux du premier appartement. Ce moment béni où on réalise, généralement vers 23 h un mardi soir, qu’on ne sait pas comment fonctionne une plinthe électrique et que le proprio ne répond pas au téléphone parce que « c’est pas urgent, ça peut attendre à lundi ».

Le 4 et demi : Notre carré de sable à nous

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le système, un 4 et demi au Québec, c’est un appartement où la cuisine, le salon et ta chambre sont techniquement trois pièces différentes, mais où tu peux ouvrir le frigo, allumer la télé et faire ton lit sans jamais bouger les pieds. C’est de l’efficacité architecturale digne d’un Tetris raté.

Le premier appart, c’est souvent un vieux duplex à Limoilou, un cinq et demi mal isolé dans Saint-Sauveur ou un 3 et demi déguisé en 4 et demi près de Saint-Jean-Baptiste, parce que le proprio compte la salle de bain comme une demi-pièce, ce qui est mathématiquement douteux mais légalement accepté depuis toujours. Peu importe où, il y a toujours cette fenêtre qui donne sur une ruelle ou sur le mur de brique du voisin, ce puits de lumière qui n’éclaire absolument rien, et ce plancher qui craque à des endroits stratégiques, comme s’il avait été designé spécifiquement pour te trahir quand tu essaies de rentrer discrètement à 3 h du matin après une soirée sur la Grande Allée.

L’épopée IKEA : Rite de passage numéro deux

Personne n’a de meubles en déménageant dans son premier appartement. Personne. Tu pars de chez tes parents de Charlesbourg, de Beauport ou de Val-Bélair avec un matelas, trois boîtes de vaisselle dépareillée et une chaise de bureau qui grince, et tu te ramasses inévitablement un samedi matin dans le stationnement d’IKEA, prêt à vivre l’expérience commune à toute une génération de Québécois : le labyrinthe suédois.

Tu rentres pour acheter un support à épices. Tu ressors trois heures plus tard avec un BILLY, un MALM, deux LACK, un panier rempli de bougies que tu n’allumeras jamais et l’impression profonde d’avoir survécu à quelque chose. Ton chum ou ta blonde et toi, vous vous regardez dans le char sur le chemin du retour, quelque part sur l’autoroute Laurentienne, comme des vétérans de guerre, en silence, en sachant très bien que le vrai combat commence à la maison : le montage.

Il y a une phase précise dans la vie de tout jeune adulte québécois où la relation avec son ou sa colocataire, ou son couple, se teste vraiment. C’est devant les instructions IKEA, cette bande dessinée silencieuse dessinée par quelqu’un qui déteste manifestement l’humanité, où la petite clé en L devient l’objet le plus précieux et le plus facilement perdu de l’appartement. Tu la retrouveras trois ans plus tard, coincée dans le fond d’un tiroir, en même temps qu’un bouton de manteau et une vis mystère qui, apparemment, ne servait à rien puisque le meuble tient encore debout.

Le frigo vide et la loi du dépanneur

La première semaine dans ton appartement, ton frigo ressemble à une installation d’art contemporain : un pot de moutarde, une palette de Cheez Whiz, trois canettes de bière tablette et un citron qui a plus de vécu que toi. C’est là qu’intervient le personnage central de toute vie de jeune adulte urbain québécois : le dépanneur du coin.

Le dep, c’est plus qu’un commerce, c’est une institution. C’est là que tu achètes ton lait à 22 h parce que t’as oublié d’en prendre au IGA, ton sac de chips en pleine détresse post-rupture, et ton 6 pack acheté en vitesse les vendredis soirs où t’as décidé, encore une fois, que « ce soir on reste tranquilles ». Le proprio du dep connaît ton nom avant que tu connaisses celui de ton voisin de palier. C’est un lien sacré, presque plus fiable que ton bail.

Et parlons-en, du voisin de palier. Dans un premier appartement, t’as deux types de voisins possibles : celui qui joue de la guitare électrique à 2 h du matin en pensant sincèrement que le monde a besoin d’entendre sa reprise des Cowboys Fringants, ou celui qui cogne dans le mur dès que tu ris trop fort en regardant Like-Moi. Il n’y a pas de troisième option. C’est la loterie de la colocation involontaire.

Le chauffage, ou l’art de négocier avec l’hiver de Québec

Rien ne prépare un jeune adulte à sa première facture d’Hydro-Québec de janvier. Rien. Tu penses que t’es prêt parce que t’as grandi ici, t’as vécu des hivers, t’as pelleté l’entrée depuis que t’as 12 ans. Mais vivre l’hiver chez tes parents en banlieue et vivre l’hiver dans un vieux logement du centre-ville où les fenêtres datent de l’époque du Colisée original, c’est deux mondes complètement différents.

Tu découvres alors l’art ancestral du calfeutrage avec une vieille serviette coincée sous la porte, la technique du bas de laine sur le rebord de fenêtre, et la stratégie ultime : porter un chandail en dedans de la maison tout en gardant le chauffage bas, parce que « ça coûte cher chauffer, pis en plus l’appart est déjà ben trop chaud à cause du calorifère dans le salon qui, lui, marche à plein régime alors que ta chambre est un frigo ambulant ». La physique des vieux systèmes de chauffage au Québec défie toute logique. Le salon est un sauna, la chambre est un igloo, et la salle de bain, allez savoir pourquoi, est exactement à la bonne température, mais seulement entre 14 h et 14 h 17.

Et, quand la tempête frappe pour de vrai, celle qui ferme les écoles et paralyse la Côte d’Abraham au grand complet, tu te rends compte à quel point ton auto stationnée dans la rue est devenue, du jour au lendemain, un problème existentiel plus grand que ta thèse de session.

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