Le jeudi soir où le Québec s’arrêtait pour Lance et compte
Bien avant Heated Rivalry, une autre série consacrée au hockey avait déclenché les passions et bouleversé le paysage télévisuel québécois. Il y a 40 ans, Lance et compte faisait ses débuts sur les ondes de Radio-Canada. Diffusée le jeudi soir, la première saison a attiré en moyenne près de deux millions de téléspectateurs. Sa finale émouvante, mettant en scène Jacques Mercier et son fils dans le vestiaire, a même rejoint 2,7 millions de personnes. À l’époque, cela représentait près de 40 % de la population francophone du Québec. Les exploits de Pierre Lambert avec le National de Québec allaient changer durablement la façon de faire de la télévision ici.
L’idée de Lance et compte provient de Richard Martin, producteur à Radio-Canada, qui approche le chroniqueur sportif vedette de La Presse, Réjean Tremblay, afin qu’il en signe les scénarios. Intrigué, ce dernier n’est toutefois pas convaincu d’être la bonne personne. Même s’il connaît intimement le hockey, il n’a jamais écrit de fiction. Martin persiste et lui adjoint le romancier Louis Caron, qui venait de coscénariser Les Fils de la liberté, adaptation de ses propres romans.
À l’origine, Lance et compte est conçu comme un téléroman de 30 minutes tourné en studio. Les quatre premiers épisodes sont d’ailleurs écrits selon cette formule : quelques décors, une dizaine de personnages et aucune séquence de hockey, faute de moyens. Les matchs devaient être racontés dans le vestiaire, avant et après leur tenue. Mais Radio-Canada s’emballe rapidement pour le projet et décide d’en revoir complètement l’ambition.
Le diffuseur francophone réussit à convaincre la CBC de se joindre à l’aventure, ce qui permet de doubler le budget. Le format évolue vers des épisodes d’une heure inspirés des téléséries américaines. La production est alors confiée à producteur indépendant, Claude Héroux, qui comprend immédiatement le potentiel dramatique d’une série consacrée au hockey professionnel, un univers profondément enraciné dans l’imaginaire québécois. Pour les auteurs, c’est une liberté nouvelle : il suffit désormais d’imaginer, la production trouvera une façon de concrétiser leurs idées.
Afin de donner à la série une véritable facture cinématographique, Claude Héroux choisit Jean-Claude Lord à la réalisation. Celui-ci a déjà signé des œuvres marquantes comme Bingo (1974), Parlez-nous d’amour (1976) et le film canadien anglais Visiting Hours (1982), avec William Shatner. Le défi est immense : tourner 13 épisodes, soit l’équivalent d’environ 5 longs métrages, en seulement 155 jours.
Une autre question demeure toutefois entière : utiliser une équipe réelle ou en créer une de toutes pièces? À l’origine, l’action devait se dérouler à Montréal, mais la direction du Canadien manifeste peu d’enthousiasme à collaborer au projet. Au milieu des années 80, l’organisation protège jalousement son image. Or, Lance et compte promet de montrer les tensions de vestiaire, les négociations de contrats, les rivalités internes et les excès liés à la célébrité. Si la série célèbre le hockey, elle en expose également les côtés moins reluisants. La solution se trouve finalement à l’autre extrémité de l’autoroute 20.