Les 45 ans d’Indiana Jones Un pacte historique sur la plage
L’aboutissement de la première histoire du personnage d’Indiana Jones sur grand écran contient autant de revirements qu’une de ses aventures archéologiques. Au début des années 70, George Lucas avait dans ses cartons l’idée d’un film mettant en vedette Indiana Smith, un archéologue aventurier, tourné à la manière des serials matinées des années 30 et 40. Mais, le créateur de Star Wars délaisse temporairement son projet, le temps de mener à terme son « petit » space opera, lui aussi inspiré de ces serials dont Lucas, enfant, raffolait.
Toutefois, en 1975, Lucas discute du projet avec un autre ami cinéaste, Phil Kaufman (The Right Stuff). Les deux hommes travaillent alors sur un synopsis un peu plus détaillé. Lucas conçoit le personnage comme un professeur universitaire le jour qui part vivre différentes quêtes archéologiques. Il le voit aussi comme un coureur de jupons qui fréquente les bars. Cette idée plaît moins à Kaufman, qui convainc son ami de l’abandonner. C’est également lui qui trouve le sujet de la quête du personnage : retrouver l’Arche de l’Alliance. Lucas aimerait que Kaufman réalise le film, mais ce dernier doit tourner un western mettant en vedette Clint Eastwood, The Outlaw Josey Wales. Indiana Smith est à nouveau laissé de côté, jusqu’à ce qu’il reprenne naissance dans un endroit plutôt inusité : une plage.
Amis de longue date, Steven Spielberg rejoint Lucas sur une plage d’Hawaï alors que ce dernier se repose de la production éreintante de Star Wars, qui prend enfin l’affiche. Alors que les deux s’exécutent à construire un château de sable, Lucas demande à Spielberg, qui venait de terminer le tournage de Close Encounters of the Third Kind, quel serait son prochain projet. Celui-ci lui confie un fantasme : tourner le prochain film de James Bond. Lucas lui répond qu’il a une idée de film qui serait bien meilleure que les aventures de l’agent secret : celle d’un archéologue aventurier qui part à la recherche de l’Arche de l’Alliance. Emballé par la prémisse de ce récit aux accents des films à épisodes de l’époque, Spielberg accepte la proposition de son ami sans avoir lu de scénario, et même s’il doit s’engager pour une trilogie.
Le duo se lance donc à la recherche d’un scénariste. Spielberg propose Lawrence Kasdan, un jeune écrivain âgé de 29 ans dont il vient d’acheter le premier scénario, Continental Divide, afin de le produire. Lucas accepte et Kasdan est embauché pour écrire l’histoire du titre retenu, Raiders of the Lost Ark. Par contre, Spielberg et Kasdan détestent le nom de famille Indiana Smith. Ils convainquent donc Lucas de le changer pour Jones. Quant au prénom inhabituel du héros, il provient du nom du chien de Lucas : Indiana. D’ailleurs, cela deviendra même un gag incorporé dans le troisième film de la série. Épaté par le style d’écriture de Kasdan, Lucas lui offre également de retravailler le scénario de son deuxième opus de Star Wars, The Empire Strikes Back. Bonjour la pression!
Si la quête principale demeure au cœur du récit, Lucas, Spielberg et Kasdan se réunissent pour quelques séances afin d’échanger des idées. Leur approche est simple : qu’ont-ils le goût de voir à l’écran?
C’est ainsi qu’on conçoit la fameuse séquence d’ouverture avec l’énorme rocher, la poursuite du camion et le tombeau rempli de serpents. Par contre, on réalise vite que le film comporte trop d’éléments. Certains seront mis de côté, puis éventuellement recyclés par Lucas pour le prochain film, notamment la confrontation à Shanghai et la poursuite dans la mine. Parfois, les visions du personnage de Jones divergent; Lucas le voit en « playboy » à la manière de Bond et en expert de karaté, tandis que Spielberg l’imagine plutôt comme un joueur compulsif et alcoolique! Mais tous sont d’accord pour qu’il soit vulnérable et faillible.
Satisfait du résultat de la réécriture du scénario par Kasdan, Lucas aimerait financer lui-même la production, mais son argent est déjà investi dans le nouveau Star Wars. Il offre donc le film aux studios, dont Universal, avec lequel il est toujours sous contrat. Mais, tout comme pour le premier Star Wars, ils déclinent le projet, trouvant le budget de 20 M $ trop élevé. Il faut dire que Lucas, à la suite de l’énorme succès commercial de son film, se montre excessivement gourmand sur les termes contractuels; le studio doit financer entièrement la production, mais Lucas conserve les droits de suite et les revenus des produits dérivés. Un autre irritant, impensable aujourd’hui, est la présence de Spielberg derrière la caméra. Malgré les immenses succès de Jaws et de Close Encounters of the Third Kind, le réalisateur est réputé pour ses énormes dépassements de budget, ce qui rend les studios frileux. De plus, sa plus récente offrande, la comédie satirique 1941, vient de connaître un retentissant échec commercial. Finalement, c’est la Paramount qui s’y engage, avec pour condition un droit de premier refus sur les suites potentielles et des pénalités financières si le tournage excède le budget alloué. Le financement désormais en place, la production peut maintenant trouver son Indiana Jones.
Après plusieurs sessions de casting, on s’arrête sur un choix plutôt surprenant : le comédien Tom Selleck. Spielberg aurait bien aimé embaucher Harrison Ford, mais Lucas est réticent à reprendre un acteur avec lequel il a déjà travaillé. C’est cette même raison qui l’avait poussé à ne pas considérer Ford pour le rôle de Han Solo, lui qui avait joué un petit rôle dans le film de Lucas American Graffiti. Par contre, il y a un petit pépin avec la sélection de Selleck : ce dernier est sous contrat avec la chaîne télévisée CBS pour une certaine série en préparation du nom de Magnum P.I. Voyant que son acteur est en demande, la chaîne refuse de libérer sa future vedette. À quelques semaines du tournage, la production perd son acteur principal. Spielberg propose alors à Lucas de prendre Ford. L’acteur se dit emballé par le personnage et se met même à prendre des cours de maniement du fouet. Après Han Solo, ce nouveau rôle permet au comédien non seulement de confirmer sa popularité auprès du grand public mais, aussi, de s’établir comme une vedette bancable d’Hollywood.